Un regard...
en 647 articles
et 363 signatures d'auteurs
sur l'essentiel de la presse du TRAVAIL SOCIAL

Partenaire « Presse » sur OASIS
ESPACE SOCIAL - Revue du Carrefour National de l'Action Educative en Milieu Ouvert








mercredi 29 janvier 2003
De la morale et du moral en prévention spécialisée
par Pascal LE REST


La prévention spécialisée est productrice d’une action éducative en direction des publics pré-adolescent, adolescent et post-adolescent des quartiers sensibles. Or, ces quartiers se caractérisent par des indicateurs socio-économiques particulièrement désastreux. Ces caractérisations permettent de dire que les quartiers qualifiés de sensibles, le sont surtout à cause de la paupérisation, qui les gangrène peu à peu.


Dans ce contexte socio-économique difficile, il n’est pas possible que la prévention spécialisée fasse l’économie de la compréhension des nouvelles réalités sociétales, et d’autant moins que les hommes se distinguent par une qualité spécifique : ils sont des êtres d’échanges de biens, sur les plans économiques, symboliques et sexués. Ceux qui sont délibérément maintenus en dehors des échanges de biens n’ont parfois pour survivre d’autre solution que de se réfugier dans des productions d’échanges de maux. Celui qui ne possède pas les moyens du bien possède-t-il au moins ceux du mal. Les mots ont ceci de fabuleux qu’ils rangent de facto dans le registre de la morale les divers types de productions d’échanges, définissant par conséquent un axe du bien et un axe du mal.

Ainsi, le trafic de substances toxiques illicites met en évidence entre celui qui cède et celui qui acquiert une production d’échanges de maux, sur le plan économique. Le comble pour celui qui cède est sans doute de pouvoir accéder, à terme, à force de cessions, à un bien économique telle que la BMW, en ayant eu recours au mal, au regard de notre manière d’envisager les divers positionnements sociétaux. Il s’inscrit de cette façon dans un univers de signes et de symboles valorisés car la voiture au volant de laquelle il roule est le symbole même de la réussite sociale. Le prix de cette voiture est prohibitif pour qui est tenu en dehors du grand marché des échanges de biens, c’est-à-dire notamment les héritiers des classes laborieuses durement touchés par le chômage depuis le début des années 1980.

Dans le registre des échanges de maux, les productions ne demandent qu’à être minutieusement listées. Dans les quartiers de la paupérisation, elles ne manquent pas d’expressions qui favorisent de nouveau l’identification, comme au XIXe siècle, des classes laborieuses avec les classes dangereuses. Il n’est évidemment pas possible de réaliser une image rapide du spectre des productions et des positions dans le spectre des possibles.

Cependant, les éducateurs de prévention spécialisée autant que les cadres des associations doivent prendre la mesure des transformations sociétales actuelles s’ils désirent maintenir l’efficacité de leur action et l’adapter dans la mutation structurelle qui s’opère. En effet, les éducateurs en relation directe avec les jeunes perçoivent les besoins sans toujours comprendre les nouvelles réalités des territoires sur lesquels ils interviennent. Si les problématiques de terrain leur apparaissent désormais familières, ils ne saisissent pas forcément l’ampleur des mutations sociétales, ce qui les protège d’autant moins des feed-back négatifs dont les jeunes ne manquent pas de les accabler. A la familiarité des problématiques pour les uns s’oppose l’incompréhension des directeurs d’association dont l’éloignement du terrain contribue peu à la connaissance des mutations sociétales. Les rapports parfois tendus et difficiles entre les directeurs et les éducateurs sont souvent corrélatifs aux feed-back négatifs qui trouvent à resurgir dans le décalage des représentations, des vécus, des ressentis, des enjeux. Travailler sur ces décalages est une nécessité impérieuse.

Aux relations internes dans l’association qui peuvent être conflictuelles, il convient d’ajouter les relations externes, notamment avec les élus, qui ne sont pas moins complexes à gérer pour les cadres dirigeants. Les demandes de lisibilité et de visibilité des actions réalisées, celles concernant de nouvelles manières d’intervenir, sans omettre les besoins de résultats tangibles sont autant de pressions que les élus et les financeurs démultiplient dans un contexte socio-politique qui nécessite des moyens de lecture pour penser et adapter les diverses formes de l’intervention sociale en direction des populations fragilisées.

Les éducateurs doivent repenser les réalités de terrain afin de construire des liens aux usagers plus subtils, dans le but de produire du changement social, conformément à leur philosophie de l’action sous tendue par un sens et des valeurs qui traversent l’histoire du champ et qui ne se distinguent guère de l’époque de Paul Henry Chombart de Lauwe, c’est-à-dire celle des pionniers.

Les capacités de rendre lisibles et visibles les actions de terrain incombent aux cadres qui se doivent de construire les outils adéquats pour faire comprendre aux élus les réalités sociétales nouvelles qu’ils ne saisissent pas et qu’ils n’ont pas les moyens de saisir. Dans cette perspective, l’observatoire social des quartiers, les cellules de veille, les groupes relais sont autant de moyens à destination des communes pour révéler l’expertise de la prévention spécialisée, pour construire une vision dynamique des quartiers et nécessaires pour lutter contre les effets tragiques de la paupérisation croissante de ces quartiers. De plus, les communes pourraient être désireuses de leur implantation, car ces outils sont propices à l’élaboration d’une politique de la ville plus efficace, plus efficiente.

Post-Scriptum

Article paru dans la revue LIEN SOCIAL. - N° 650 du 23 janvier 2003.










Aux Etats-Unis, des puces électroniques implantées sur des salariés (!)
La délinquance routière devant la justice
Rétablir la confiance dans l'action publique : analyses et positions de Transparency France
 



# Dans la même RUBRIQUE
20 Articles

Aouine, un cri d’alarme éducatif
Loi de prévention de la délinquance - Préconisations aux professionnels
Quelle prévention pour quelle délinquance ?
Vie et mort annoncée du secret professionnel
Avant-projet de loi relatif à la prévention de la délinquance
Avis du CSTS sur l’avant projet de loi relatif à la prévention de la délinquance
Le rapport Bénisti, un avant-goût du projet de loi sur la prévention de la délinquance
LE RAPPORT BENISTI NOUVELLE VERSION (10/2005)
La prévention de la délinquance des mineurs, une responsabilité collective
Prévention : criminalisation de l’immigration et déni des inégalités
Le point de vue de l’A.N.A.S. sur le rapport Bénisti
Dérives sécuritaires dans le travail social ?
Avis sur le pré-projet de loi pour la prévention de la délinquance
Qui sait où commence et où finit la prévention de la délinquance : les maires ?
L’obligation de signaler provoquerait la fin de la prévention
Un protocole d’accord scandaleux
A chacun sa place et chacun à sa place
Les éducateurs de rue dans tous leurs états
Lutte contre l’alcoolisme : le travail social en première ligne
La prévention spécialisée face à la question de l’évaluation


# Du même AUTEUR
3 Articles

Risque à l’adolescence et adolescence à risque
Mutations sociétales et adaptation au monde
Etat de la violence et violence de l’Etat



2 Messages de forum

  • > De la morale et du moral en prévention spécialisée 6 février 2003 16:07, par enriquez

    Monsieur,

    Je viens de découvrir avec intérêt votre article relatif aux éducateurs de prévention, leur philosophie éducative et les nouvelles réalités sociologiques sur le terrain.

    Il me semble que le problème est devenu incontournablement politique. Je m’explique. Pouvons-nous continuer à travailler et tisser les liens sociaux, comme il y a dix ou vingt ans, avant que ne se structurent les exclusions et misères dans des zones abandonnées ? Il existe aujourd’hui une gestion des zones marginalisées, dont les habitants n’ont aucune chance d’en modifier ou influencer les destinées. Chacun rêvant à une seule chose : pouvoir en sortir, mais comment ?

    J’ai pu passer une année dans le Plateau du Rouher (quartier populaire de la ville de Creil, dans l’Oise). J’ai pu rencontrer un certain nombre de familles y vivant depuis des nombreuses années. J’ai pu constater un cadre de vie triste et pauvre, rythmé par des actions volontaristes de quelques rares militants associatifs ou d’enseignants de passage (souvent un premier poste...). Le peu de sourires qu’on croise dans la rue étant ceux des enfants se rendant à l’école. Quand un des parents travaille (et quand il reste encore les deux parents, car on constate un nombre important de familles monoparentales), il le fait loin, souvent en région parisienne. Nombre d’enfants et d’adolescents sont par conséquent seuls, le matin ou tard le soir, selon les horaires de travail du parent. Et, je ne vous parle pas des familles où aucun ne travaille. Il est du registre de la magie que de savoir que certaines familles arrivent à survivre au mois le mois uniquement grâce aux aides publiques.

    Il me semble, Monsieur, que l’on ne réalise pas encore assez dans quel état vivent aujourd’hui les pauvres en France. De temps à autre, un reportage télévisuel montre certains aspects, le reste du temps ce ne sont que des faits divers.

    Fort heureusement, parmi le positif, j’ai pu constater des formes de solidarité extraordinaires. Celles-ci n’étaient pas le fruit des acteurs institutionnels, mais des habitants eux-mêmes. Aussi, il m’a semblé au lendemain de cette expérience qu’il devient urgent et sage de donner aux gens eux-mêmes, aux habitants des quartiers populaires, les moyens de continuer à organiser leur vie de tous les jours. Mais, je sais que ce choix d’action sociale est considéré comme hautement dangereux...

    Cordialement.

    Répondre à ce message

    • j’ai travaillé 5 mois dans une association de prévention spécialisée, effectivement, quand je vous lis, je retrouve au fond de moi, ce sentiment que j’ai eu en oeuvrant dans ces quartiers "à risque" (pour qui d’ailleurs le risque ?)j’ai mis le doigt sur la politique économique et sociale, j’y comprends pas grand chose, mais j’ai ressenti ses limites. On veut aider, mais les dés sont pipés...il y a des orientations que l’on ressent mais que l’on ne peut expliquer... voilà.

      Répondre à ce message

Une Réaction, un Commentaire...?


  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)









 

Vos Réactions...


Sur le Forum...

29 décembre 2016
RECONNAITRE ET VALORISER LE TRAVAIL SOCIAL - Un Rapport et 23 Propositions
ces recommandations sont pertinentes.

8 décembre 2016
La maltraitance des personnes âgées vulnérables
Madame, Merci pour cette analyse précise dont j’ai hélas trop tard compris les mécanismes. En effet, je sors de mon silence avec une (...)

13 juin 2016
La maltraitance des personnes âgées vulnérables
la matraitance peut etre du aussi a l etat psychologique des enfants .Enfant depressif, narcissique desociabilise car eux meme sont a la (...)


13 février 2016
La place du social dans la santé
article à lire et à imprimer

7 décembre 2015
"Plume", la revue du CLICOSS 93
est ce possible de recevoir la revue du clicoss 93 du mercredi 07/01/2007 , ?je faisais partie de cet atelier ! merci ,si cela est possible (...)

2 novembre 2015
Définition du Travail Social
Le travail social se base essentiellement sur le sens de l’amour de l’outre ,le sens d ’altruisme , la justice sociale , le (...)


CDI ASS
référence éducative [1]
journal et handicap
ETP ou passer son chemin?!
prepa concours
Besoin d'un Réseau de travailleur social su ...
Éducatrice Spécialisée en libéral
Urgent:offre d'emploi CDI+CDD 78 (meulan ,le ...
URGENT OFFRE EMPLOI CDD 95
Poste d'Auxiliaire de Puericulture et EJE en ...
CDD d'AS 6 mois Lyon
Postes d'éducateurs et éducatrices de rue ...
Un cadeau pour progresser dans ses écrits u ...
Poste avec vacances scolaires ou universitai ... [3]
Offre d'emploi ASS dans le Gers (CDI, temps ...
Dernier document mis en ligne

Le baromètre 115 synthétise les demandes et réponses faites au numéro d’urgence au cours du mois de juillet 2016 dans les 45 départements étudiés et à Paris.

Droits de diffusion

Conformément à la législation sur la propriété intellectuelle, l'ensemble des documents publiés sur OASIS ne peuvent être reproduits sans autorisation. Hormis sur Internet, sont autorisées la reproduction et la diffusion non commerciales des articles du magazine, sous réserve de citation obligatoire des sources.
© OASIS - 1999/2015

| Se connecter | Plan du site | RSS 2.0 |  Contacts |