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jeudi 8 décembre 2005
Émeutes urbaines : les raisons de la colère
par Abdelhak Qribi


Les émeutes qui secouent nos banlieues offrent un spectacle triste et traumatisant pour toute une société qui, de toute évidence, aura à s’interroger sur ses responsabilités collectives institutionnelles, éducatives et politiques


La focalisation sur des individus « sans foi ni loi » ou sur l’impératif de disputer le terrain aux « mafieux et intégristes », comme a pris soin de l’écrire le ministre de l’Intérieur, Monsieur Sarkozy, dans les colonnes du journal Le Monde au cinquième ou sixième jour des événements représente une réduction et une déformation dangereuses d’une réalité multidimensionnelle recelant des enjeux autrement plus complexes. De fait, ce discours tente d’escamoter les interrogations et la recherche sur les raisons de la violence et de l’émeute. Or, nous savons qu’un rapport étroit existe entre l’éclosion d’une violence et les situations d’exclusion ou de maltraitance.
Vincent de Gaulejac, dans un texte intitulé Se révolter ou se détruire datant de1979 (mais qui n’a rien perdu de sa pertinence), souligne entre autres que la violence s’origine dans une relation à l’environnement et non dans l’individu en tant que tel. Par conséquent, si une situation donnée est vécue comme insupportable, l’individu qui s’y trouve peut adopter un comportement de destruction ou d’autodestruction. L’auteur souligne par ailleurs que la violence institutionnelle, souvent cachée et insidieuse, n’est pas moins destructrice. Elle est, et c’est ce que soutient ce texte, une des raisons majeures des émeutes. Derrière celles-ci se cachent nombre d’humiliations et de discriminations et une demande de recouvrir une dignité. Sans chercher une quelconque exhaustivité et sans exclure beaucoup d’autre paramètres, nous centrons la réflexion sur trois domaines, à nos yeux décisifs, et sur lesquels il conviendrait d’agir : la souffrance scolaire, les difficultés d’intégration socioprofessionnelle et la sensibilité de la construction identitaire. Dans le domaine scolaire, en dépit des efforts fournis pour venir en aide à des populations scolaires défavorisées à travers la politique des ZEP (Zones d’éducation prioritaire), les inégalités d’éducation persistent et le décrochage scolaire continue d’intervenir de plus en plus tôt. Si les « uns élaborent peu à peu une expérience qu’ils maîtrisent », d’autres « n’y parviennent pas, se sentent dépossédés, indifférents, parfois détruits par leur parcours ». Les raisons de ces inégalités sont nombreuses. La thèse bourdieusienne centrée sur l’écart entre habitus scolaire et habitus familial en donne un éclairage. Cependant, une action socio-pédagogique appropriée pourrait le réduire. Les interactions à l’intérieur de la classe et les pratiques pédagogiques dans les écoles sont déterminantes. Le regard enseignant bienveillant, sympathique ou empreint de rejet raciste peut être lourd de conséquences sur l’estime de soi. Cette dernière ne se construit-elle pas à travers les appréciations des autres, au rang desquels les enseignants occupent une place de choix ? L’investissement scolaire et le comportement scolaire de l’élève en dépendent. L’ethnicisation des relations sociales à l’école et la discrimination qui y règne pour fabriquer les classes ou pour orienter les élèves n’est pas une fiction. Des classes et des sections entières où les jeunes issus de l’immigration sont en surreprésentation ne sont pas rares. Les jeunes concernés ne sont pas dupes. Certains d’entre eux ne parlent-ils pas de « conseiller de désorientation » ? Certes, la problématique de l’humiliation des élèves dans le système scolaire français est assez générale, mais il est probable qu’elle se confonde, dans le cas des jeunes issus de l’immigration, avec la question ethnique.
Les familles issues des milieux populaires et plus particulièrement celles issues de l’immigration maghrébine attendent énormément de l’école. Toute déception à ce niveau peut être vécu comme un drame familial. Elle signe l’échec non seulement de l’enfant mais aussi des parents remis en cause dans leurs capacités éducatives et dans l’ensemble de leur projet migratoire.
En ce qui concerne l’intégration socioprofessionnelle des jeunes issus des quartiers dits sensibles et a fortiori des jeunes d’origine étrangère, la situation est critique. Les taux de chômage atteignent chez eux des proportions inacceptables, parfois 40 %. Les explications sont nombreuses. Mais outre le problème de la qualification, de son (in) adéquation au marché de l’emploi ou la question de la pauvreté des réseaux relationnels facilitant l’accès à certains postes ou entreprises, s’ajoute un handicap de poids, celui de la stigmatisation sociale et ethnique. Ce constat n’est pas nouveau. Déjà dans les débuts des années 90, un rapport officiel de l’Inspection générale des affaires sociales souligne la singularité du chômage chez les jeunes en question. « Qu’ils soient étrangers, Français d’origine étrangère ou issus des DOM- TOM, [ils] sont particulièrement touchés. Ils constituent entre 30 % et 60 % du public des missions locales destinées aux jeunes en difficulté, dont des responsables assurent recevoir entre un tiers et la moitié d’offres d’emplois discriminatoires ». Les jeunes bien formés et diplômés n’échappent pas à la règle. Bien au contraire. Dans la mesure où ils prétendent à des emplois de cadre et donc inhabituels pour des « immigrés », la tâche leur est rendue encore et autrement plus délicate. Un documentaire poignant de Y. Benguigui intitulé « le plafond de verre » donne des témoignages vivants de cette triste réalité. Des actions volontaristes pour corriger une telle dérive s’avèrent incontournables. Le discours de l’égalité républicaine ne trouve pas de traduction dans les faits. Il fonctionne comme une machine qui masque l’impuissance des pouvoirs politiques à résoudre des résistances sociologiques fortes qui touchent aux mentalités, aux représentations et à l’histoire post coloniale de la France. Beaucoup de jeunes ont le sentiment d’être assignés à une place de citoyen de seconde zone pour une durée illimitée.
Enfin, en ce qui concerne le troisième domaine des humiliations subies, celui de la stigmatisation liée à l’appartenance ethnique plus particulièrement dans sa dimension culturelle et religieuse. L’injonction intégrationniste et ses relents assimilationnistes sont vécus comme une violence. L’identité des jeunes est fondamentalement interculturelle. Ils se développent et se construisent à la fois à travers une certaine loyauté à la famille et à l’héritage culturel des ancêtres et à travers les apports de la société française et ses influences transmises par l’école et imprégnés de valeurs d’égalité, de laïcité et de rationalisme. C’est une richesse et non un handicap. La gestion de cette double appartenance appartient à chacun. Les adultes et les éducateurs doivent l’accompagner et non la stigmatiser. Le jeune n’a pas à choisir l’un ou l’autre mais à composer avec l’un et l’autre. C’est ce qui fait ce qui il est, c’est ce qui lui permet d’exister en tant qu’homme enraciné et ouvert. « Lorsqu’on ne s’inscrit pas dans un circuit d’appartenance, le sentiment d’être soi reste flou : l’univers ne se structure pas, on n’acquiert pas la notion du temps, ni l’idée que les générations se succèdent. Pour se construire, on a besoin de points de repères identitaires, de codes culturels. C’est là que la langue maternelle, celle du groupe, du pays dont on est issu, prend toute son importance » (Cyrulnick). La suspicion qui porte sur la socialisation familiale dans sa dimension religieuse est une atteinte à l’intégrité de la personne. Une remise en cause de son identité. Or, il se trouve que les acteurs du social et de l’éducation n’échappent pas au discours ambiant et aux images prégnantes au sujet des banlieusards issus de l’Afrique noire et de l’Afrique du Nord. Dans un certain imaginaire, ces jeunes sont assimilés à des barbares, non civilisés et non civilisables. Les mots utilisés par les responsables à quelque niveau que ce soit gagnent à être soignés. Sinon, ils peuvent être perçus comme des balles qui tuent, qui blessent et qui touchent à la dignité des personnes concernées. Il n’est peut être pas sans signification que des jeunes en arrivent à appeler l’éducateur du quartier le « colon ». En bref, avant d’être le fait des jeunes, le manque de respect et la violence sont souvent le fait des adultes qui s’en occupent. Les émeutes qui secouent nos banlieues sont des violences qui méritent une approche clinique, c’est-à-dire loin de « l’arbitraire [qui] conduit à des schémas diagnostiques et à des attitudes thérapeutiques en fonction de catégories standardisées d’individus parfaitement inadéquates et dangereuses. » (De Broucker). Elles appellent des réflexions et des réponses qui ne peuvent se cantonner dans le sécuritaire. Ces émeutes plongent leur racine dans une détresse et dans des traumatismes sociaux et culturels d’une autre envergure. Ces violences ont le caractère de quelque chose de suicidaire. Elles sont retournées contre soi. Ce sont des actes de désespoir et des appels au secours. Saura-t-on les entendre pour rétablir les fils interrompus de la communication et redonner sens et espoir à des existences gâchées par les peurs et les égoïsmes ?

Post-Scriptum

Texte paru dans LIEN SOCIAL n° 776 du 1er décembre 2005








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4 Messages de forum

  • > Émeutes urbaines : les raisons de la colère 6 janvier 2006 01:48, par galeb

    tout ton texte pour dire ce qui tiens en quelques lignes:Ces émeutes plongent leur racine dans une détresse et dans des traumatismes sociaux et culturels d’une autre envergure. Ces violences ont le caractère de quelque chose de suicidaire. Elles sont retournées contre soi. Ce sont des actes de désespoir et des appels au secours. Saura-t-on les entendre pour rétablir les fils interrompus de la communication et redonner sens et espoir à des existences gâchées par les peurs et les égoïsmes ?

    galeb

    Répondre à ce message

  • > Émeutes urbaines : les raisons de la colère 14 janvier 2006 19:12, par karima

    Merci Abdelhak pour cette bouffée d’oxygène.
    Karima. une ancienne élève du CEF

    Voir en ligne : karima

    Répondre à ce message

  • > Émeutes urbaines : les raisons de la colère 25 janvier 2006 18:56, par j-françois

    de forum en forum de causeries en causeries de respect en respect(tenir en respect !) écoutons nos sages ceux qui n’ont rien à gagner ou à perdre ! :j’ai nommé les anciens j’écoute avec attention aimé césaré lorsqu’il dit :"liberté ,égalité,fraternité, j’ajouterai:identité continuons à nous écouter à nous enrichirn de ce que dit:karim,pierre ,fatima ;berenice; gardons espoir en l’homme !

    Répondre à ce message

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