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lundi 16 mai 2005
Jeunes en cité
Diversité des trajectoires ou destin commun ?

par Eric MARLIÈRE


ALLÉE du 74 » : cette inscription blanche sur une plaque « bleue à l’entrée d’une résidence neuve de trois étages à peine témoigne de l’existence d’une des plus anciennes cité HLM de la banlieue parisienne. Cette plaque commémorative atteste en quelque sorte, aux yeux des habitants, un passé industriel aujourd’hui disparu. Elle représente pour les anciens locataires de la cité du 74 les « temps révolus » : ceux des « bleus de travail », des « gamelles » et des vélos, mais aussi des cheminées noires et du vacarme des usines et des ouvriers.


Ainsi, une histoire ouvrière s’est déroulée en plusieurs actes ici depuis la période de l’entre-deux-guerres, l’épopée parfois tragique d’hommes et de femmes appartenant au monde de la « banlieue rouge ».

Depuis une vingtaine d’années, la « banlieue » au sens large et le terme de cité notamment sont fréquemment placés dans l’Hexagone sous le feu des projecteurs médiatiques. Ils sont devenus une priorité pour les politiques, les architectes, les journalistes, mais aussi pour les sociologues.

A l’époque antique, le terme de cité correspond à une unité politique constituée sur une aire géographique précise dont les habitants disposent de prérogatives qui en font des citoyens [1]. Actuellement, ce sens est de plus en plus recouvert par l’application du terme à des groupes d’immeubles et, comme le montre le sociologue M. Péraldi,la « cité » évoque davantage aujourd’hui la vie publique des quartiers sensibles qui font « problèmes de société [2] » : le mot « cité » dans le langage politico-médiatique fonctionne désormais, comme celui de banlieue, sans adjectif. Car, depuis les célèbres et malheureux événements survenus dans la banlieue de Lyon en 1981, « cité » résonne dans les esprits comme une sorte de « désastre urbain », évoque les émeutes de la veille, les « problèmes sociaux », les vols et la délinquance : de « cité antique », de « cité ouvrière » en des temps plus proches, nous sommes passés à « cité à problèmes »... Et, comme le souligne Patrick Champagne, le terme « cité », comme celui de « banlieue », devient la nouvelle cible des « constructions médiatico-politiques [3] » évoquant les « ghettos », les « zones de non-droit » ou encore les « enclaves partielles [4] ».

Peut-on traiter ainsi les habitants des « cités de banlieue » comme un groupe homogène sous prétexte qu’ils habitent le même lieu, qu’ils appartiennent plutôt aux classes populaires et qu’ils ont, pour certains, des « origines » qualifiées d’étrangères ? On tend à ranger les populations diversifiées de ces « cités » sous les vocables d ’habitants de « ghettos » , de groupes paupérisés, à l’image des sous-prolétaires ou d’une underclass [5] » en phase critique de sous-emploi pour laquelle se conjuguent désaffiliation, relégation et exclusion dans des habitats vétustes [6]. Cette difficulté à nommer, à définir une population ouvrière qui n’est plus tout à fait ouvrière, pose un certain nombre de questions concernant les habitants de ces cités [7]. Dans un registre autre (mais proche), les comportements de la « population des cités », notamment ceux des jeunes relégués dans des positions sociales de chômeurs et d ’ exclus, sont rangés sous les vocables de « violence » , de « rage » ou de « galère [8] ». Certes, la peur des banlieues n’est pas nouvelle en soi, comme le rappelle le politologue H. Rey lorsqu’il parle de la peur des faubourgs populaires parisiens au XIXe siècle ou de la crainte des « banlieues rouges » qui émergent dans l’entre-deux-guerres [9] ; mais le « monde des cités » dans ses formes de traitement médiatique, politique et idéologique, apparaît comme la nouvelle forme historique des « classes dangereuses [10] ». Cette construction sociale, institutionnalisée par les élus et les experts, stigmatise de manière insidieuse un certain nombre de personnes vivant en cité HLM à travers leur type d’habitat, leur origine ethnique et sociale, et leurs comportements perçus comme « incivils » : elle crée une représentation « crisologique [11] » de l’habitant de la banlieue et surtout des jeunes, notamment de ceux issus de l’immigration. Ces enfants de cité, fils d’immigrés et d’ouvriers, sont alors associés à tous les maux de la société française -délinquance, violence, proxénétisme, « tournantes », « homophobie », « judéophobie » -, mais aussi à « l’islamisme fanatique » qui s’opposerait aux « valeurs républicaines », valeurs fondatrices d’une identité à la française [12]. L’islam, religion de l’autre, de l’immigré, s’adjoint ainsi naturellement à la jeune population des cités issue de l’immigration et fait figure de danger social dans une société en pleine mutation. Les vocables de « banlieue » et de « cité » sont ainsi perçus par bon nombre d’intellectuels pourfendeurs du multiculturalisme comme la persistance d’un clivage irréductible à « l’intégration à la française », comme une hostilité même à la démocratie voire une « malveillance » à l’égard de la société en général.

Cette brève énumération des problèmes nous amène précisément à notre thème central de recherche, à savoir les transformations culturelles chez les enfants d’immigrés et d’ouvriers d’une petite cité HLM de la proche banlieue de Paris. Des enquêtes récentes en sociologie ont montré les trajectoires plurielles et diverses que connaissent les jeunes dits « de cité [13] », surtout lorsque les plus ambitieux d’entre eux connaissent des échecs en raison de la discrimination raciale qu’ils subissent, de leur « instrumentalisation » par les politiques ou de leur incapacité à se doter de capital social même pour les plus motivés [14]. Mais le dénominateur commun de ces travaux avec ma recherche, c’est le constat que les transformations économiques et sociales survenues dans les deux dernières décennies du X Xe siècle ont remis en cause les « destinées ouvrières » de ces populations venues en France pour travailler à l’usine. Le monde ouvrier local, l’univers de la « banlieue rouge » auquel les jeunes de la cité du 74 étaient destinés n’existe plus : le quartier des G. n’est plus, à la veille de l’an 2000, un quartier ouvrier comme ille fut voici vingt ans.

Face à ces métamorphoses politiques, économiques et sociales, face à « la fin d’un monde ouvrier et du système social qui l’accompagnait [15], comment s’illustrent les transformations pour ces enfants d’ouvriers et d’immigrés qui ne peuvent plus devenir ouvriers ? La question nous oblige, en quelque sorte, à repenser le passé de cette cité à travers la « culture ouvrière », mais encore à appréhender les changements, les ruptures et les continuités de l’histoire locale tout en s’interrogeant sur la nature des pratiques de sociabilité de ces jeunes par-delà les notions d’« identité [16] », d’« anomie », de « galère [17] » ou encore de « violence [18] », des termes qui s’opposeraient à la notion de civilisation au sens où l’entend [19] ou l’historien R. Muchembled lorsqu’il fait le constat de la disparition d’une « société policée [20] ».

Ce livre se propose donc de retracer une recherche ethnographique restituant le plus méticuleusement possible les modes de vie mais aussi les perceptions et les espoirs de ces jeunes. L’objectif ici est de changer de perspective d’approche en grossissant le « zoom » sur les sociabilités des jeunes adultes afin d’analyser au plus près leurs modes de vie au jour le jour.

Dans le souci d’approfondir notre connaissance des rapports sociaux qui peuvent exister entre ces jeunes, sans vouloir non plus nécessairement réaliser un travail à contre-courant des positions « idéo-logiques » actuelles -démarche qui serait plus proche de celle d’un militant que de celle d’un chercheur en sciences sociales -, nous tâcherons de proposer un regard nouveau sur les transformations que connaît le « monde des cités ». À travers l’appréhension des relations sociales qui composent les expériences des jeunes du 74, il s’agit de montrer comment les « jeunes de cité de banlieue » s’adaptent aux transformations économiques et sociales, mutations qui remettent radicalement en cause leurs destinées sociales. Pour reprendre le questionnement des sociologues concernant l’incapacité des chercheurs et des experts à nommer les classes sociales et plus précisément les « classes populaires » en raison des transformations profondes de notre société [21], que pouvons-nous dire de ces évolutions à propos des « jeunes de cité », dernière génération de fils d’ouvriers ?

Cet ouvrage est divisé en deux parties. La première nous fait entrer de plain-pied dans le travail ethnographique. Elle a pour objectif d’analyser les grandes variétés de trajectoires et de parcours biographiques qui existent parmi ces jeunes, ce qui conduit à proposer une typologie locale des jeunes du 74 en termes de groupes. Ces groupes se manifestent dans l’espace résidentiel et mettent en relief des variables telles que l’âge, les pratiques de sociabilité, la nature des parcours scolaires ou des trajectoires d’activités diverses comme l’illustrent les pluralités de carrières qui peuvent être celles de la délinquance, des études longues, une expérience dans le monde du travail social ou encore dans le commerce.

La deuxième partie montre en quoi les pratiques de sociabilité de ces jeunes se révèlent être un syncrétisme de la culture maghrébino-ouvrière du père, de l’islam, des traditions ruralo-maghrébines, des modes de vie acquis dans la société d’accueil : ces jeunes véhiculent une sorte de culture commune dont les contours définissent une « variante » urbaine des cultures arabo-musulmanes en France.

La construction de ce travail oscille entre les divisions socio-spatiales et les pratiques culturelles communes -ce qui met en évidence la complexité de la nature des rapports sociaux. Mais tout d’abord, nous ferons un bref retour, qui nous apparaît essentiel, sur des questions méthodologiques, en abordant des notions discutables et discutées comme celles de jeunesse, d’immigration, de « bande » ou encore de « jeunes de cité » , appellation médiatique devenue label très séducteur (et réducteur) dans le discours commun.

Post-Scriptum

Site internet de l’éditeur : L’Harmattan

L’auteur lors de la création de cet article était Docteur en sociologie. Chercheur associé au CESDIP-CNRS et chargé de cours à l’université de paris XIII








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Notes

[1] Je fais allusion aux cités grecques et médiévales

[2] M. PERALDI, La Vie publique des cités, in L. MOZERE, M. PERALDI, H. REY, Intelligence des banlieues, la Tour d’Aigues, L’Aube, 199, p.31.

[3] P. CHAMPAGNE, « La construction médiatiques des "malaises sociaux" », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 105, décembre, 1991, p.65

[4] J.-F. LAE,« Crise des banlieus : le béton n’est pas en cause, Regards sur l’actualité, juillet 1991. »

[5] P. BOURDIEU, L. WACQUANT, « Sur les ruses de la raison impérialiste, Actes de la recherche en sciences sociales, n° 121-122, 1998 ; W.J. WILSON, Les oubliés de l’Amérique, Paris, desclée de Brouwer, 1994. Et les articles parus dans la Revue française de sociologie : N. HERPIN, « L’urban underclass chez les sociologues américains : exclusion sociale et pauvreté », n° 34, 1993, p.421-439 ; D. FASSIN, « Exclusion, underclass, marginalidad. Figures contemporaines de la pauvreté urbaine en France, aux Etats-Unis et en Amérique latine », n° 37, 1996, p.37-75.

[6] J.-C. LAGREE, « Exclusion sociale ou formation d’une underclass »in F. BOUCHAYER, Trajectoires sociales et inégalités, Ramonville-Saint-Agne, Erès, 1994, p.298-312.

[7] F. DUBET, M. WIEVIORKA, « Comment nommer les "classes populaires" », in ouvrage collectif, En marge de la ville au coeur de la société : ces quartiers dont on parle, La Tour d’Aigues, L’Aube, 1997, p.39-65.

[8] F. DUBET, La Galère : jeunes en survie, Paris, Fayard, 1987.

[9] H. REY, La peur des banlieues, Paris, Presses de Sciences po, 1996, p.10-11.

[10] L. CHEVALLIER, Classes laborieuses et classe dangereuses, à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle, Paris, LGF, 1978.

[11] A. COLLOVALD, Violence et délinquance dans la presse, Politisation d’un traitement et technicisation de son traitement, Saint-Denis, DIV, 2000, p.9.

[12] J. CESARI, Faut-il avoir peur de l’islam ?, Paris, Presses de Sciences po, 1997.

[13] M. KOKOREFF, La Force des quartiers, de la délinquance à l’ngagement politique, Paris, Payot, 2003.

[14] O. MASCLET, La Gauche et les Cités. Enquête sur un rendez-vous manqué, Paris, La Dispute, 2003.

[15] F. DUBET, D. LAPEYRONNIE, Les quartiers d’exil, Paris, Le Seuil, 1992, p.49.

[16] C. DUBAR, La crise des identités. L’interprétation d’une mutation, Paris, PUF, 2000.

[17] F. DUBET, La Galère : jeunes en survie, op. cit.

[18] S. BODY-GENDRON, N. LE GUENNEC, Mission sur les violences urbaines, Paris, La Documentation française, 1998. C. BACHMANN, N. LE GUENNEC, Autopsie d’une émeute. Histoire d’un quartier nord de Melun, paris, Albin Michel, 1997. M. WIEVIORKA, Violence en France, Paris, Le Seuil, 1999.

[19] N. Elias N. ELIAS, La Civilisation des moeurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973.

[20] R. MUCHEMBLED, La Société Policée. Politique et politesse en France du XVIe au XXe siècle, Paris, Le Seuil, 1998.

[21] F. DUBET, M. WIEVIORKA, « Comment nommer les "classes populaires" », op. cit. Plus récemment P. BOUFFARTIGUE (dir), Le Retour des classes sociales. Inégalités, dominations, conflits, Paris, La Dispute, 2004.




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