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mercredi 7 janvier 2009
La mutualité, grande oubliée de l’histoire sociale ?
par Charlotte SINEY-LANGE


La mutualité, une histoire maintenant accessible [1] , titrait en 1988 un ouvrage de Michel Dreyfus. Il a de fait fallu attendre la fin des années 1980 pour que la mutualité commence à rattraper son retard historiographique, grâce aux travaux de plusieurs historiens, en particulier Bernard Gibaud [2], André Gueslin [3], Michel Dreyfus, précédemment cité, puis Patricia Toucas-Truyen [4].


Ce retard est d’abord dû au fait que l’histoire sociale s’est surtout concentrée sur les aspects les plus « spectaculaires » du mouvement social, incarnés par le mouvement syndical et ses grandes luttes pour les acquis sociaux. En revanche, le versant réformiste du mouvement, chargé de la protection sociale, la mutualité, ne paraissait pas digne d’intérêt. Fait révélateur, la thèse de Henri Hatzfeld [5], travail pionnier sur les origines de la Sécurité sociale en France, est restée largement inaperçue à sa parution en 1971. L’absence de recherches historiques sur le mouvement mutualiste, jusqu’à la fin des années 1970, est révélatrice d’une génération intellectuelle essentiellement préoccupée par les questions politiques et les conflits sociaux. À l’époque, le « devoir de mémoire » et la référence à l’histoire des mouvements, mais aussi des associations et autres organisations – aujourd’hui considérés comme acquis, dans une société atteinte de « commémorativite », et qui « (…) ne craint plus d’être submergée par le passé, mais de le perdre » [6] – étaient loin d’aller de soi. La seconde raison de ce retard tient aux motivations des dirigeants mutualistes eux-mêmes : contrairement aux militants et responsables syndicaux, qui ont commencé à prendre des initiatives et à revenir sur les traces de leur passé à partir de la fin des années 1960, les mutualistes ont pris tardivement conscience de l’intérêt de leur histoire. Plus encore, ils ont longtemps dissuadé les historiens de s’y intéresser, dans l’idée que « parler de soi ou en faire parler a longtemps été jugé inconvenant par les mutualistes [7] ». D’autant que les « errements » de la mutualité durant l’Occupation – elle soutient la Charte du travail en 1941 – ne les a pas poussés à s’intéresser à cette histoire. La situation a évolué peu à peu, à partir de la fin des années 1970 : la crise économique a alors été à l’origine d’une profonde évolution de la réflexion sur la protection sociale, dont les difficultés ont été brutalement révélées au grand public. Les mentalités ont alors, elles aussi, progressé vers la recherche des fondements de l’histoire et de l’identité du mouvement mutualiste.

Mais si la communauté des historiens commence à prendre conscience de l’importance de ce champ d’étude, pour le grand public, l’histoire de la mutualité, qui est pourtant le plus ancien mouvement social français, reste en grande partie inconnue. Plus encore, au-delà de l’histoire même du mouvement, l’ensemble de ses valeurs fondatrices et de son militantisme sont en grande partie méconnus par les mutualistes que nous sommes tous. À l’heure actuelle, la mutualité fait figure d’institution, voire de droit, au même titre que la Sécurité sociale. Les générations nées après les années 1950 ignorent largement le combat que fut l’acquisition d’une protection sociale généralisée, complétée par des prestations mutualistes. Elles réalisent encore moins qu’il y a 70 ans, leurs grands-parents et arrière-grands-parents devaient adhérer à une société de secours mutuels pour pouvoir prétendre à des soins médicaux et à des funérailles dignes. Car, en 1930, le premier système de protection sociale, les Assurances sociales – elles aussi curieusement passées sous silence jusqu’à une date récente, alors qu’elles représentent une « étape décisive dans la mise en place d’un système de protection sociale obligatoire [8] » – ne concernait qu’une petite fraction de la population française, celle des salariés dont les revenus ne dépassaient pas un certain plafond. Qui sait également que ces sociétés de secours mutuels ont constitué pendant des décennies « (…) des lieux de sociabilité communautaire où devait se reconstruire le lien social sur des bases solidaires qui étaient, en partie du moins, en tension avec le modèle libéral de la concurrence marchande [9] » ? Plus que d’« assurer » leurs adhérents contre les risques de la vie, les sociétés de secours mutuels ont, pendant longtemps, constitué des groupes communautaires marqués par des liens identitaires très forts, dont les signes les plus visibles étaient les bannières et l’organisation de grands banquets, de fêtes et de réceptions, dans la pure tradition républicaine du début du XXe siècle.

Certes, les lacunes historiographiques de la mutualité commencent à être comblées. Restent néanmoins de grandes pages blanches dans l’histoire du mouvement mutualiste qui demandent à être explorées. On ne sait en effet presque rien sur l’action médicale et sociale des mutuelles depuis le milieu du XIXe siècle. Depuis plus de 150 ans, le mouvement mutualiste s’est investi dans des réalisations médico-sociales importantes [10] : pharmacies, centres de protection maternelle et infantile, établissements antituberculeux, dispensaires, puis cliniques médicales et chirurgicales ont progressivement été diffusés par des mutuelles et unions mutualistes. Grâce à ces établissements et à leurs prestations en nature, les mutuelles ont contribué à la médicalisation progressive de la société française, ainsi qu’aux progrès de la médecine. Or, ces centres de soins, qui « (…) témoignent de l’ampleur de l’action sociale de la mutualité [11] » sont largement méconnus. Il en va de même pour les spécificités régionales du mouvement, qui, en dépit de nombreux travaux lancés depuis la fin des années 1980, notamment par la mutualité française et sa collection Racines mutualistes [12], demandent encore à être explorées.

Revenir aux sources du mouvement mutualiste, de son histoire, de ses valeurs fondatrices, nous permettra de mieux comprendre les nouveaux enjeux et défis auxquels la mutualité est aujourd’hui confrontée : car le mouvement mutualiste français est considéré par beaucoup comme en danger. En premier lieu, la mutualité subit les contrecoups des difficultés financières de la Sécurité sociale, auxquelles les gouvernements successifs tentent depuis trente ans de remédier par de multiples réformes, dont les franchises médicales, mises en œuvre en 2007, apparaissent comme le point d’orgue. Plus récemment, le plan annoncé le 29 juillet 2008 par le ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, prévoit de taxer les mutuelles et les compagnies d’assurance pour réduire le déficit de la Sécurité sociale. Partenaire incontournable de la Sécurité sociale, la mutualité ne peut rester indifférente à ces bouleversements. D’autant que, dans le même temps, le mouvement doit faire face à d’autres défis : la concurrence des compagnies d’assurance sur le marché de la santé, amorcée dans les années 1970, prend des allures de plus en plus inquiétantes depuis les années 1980. Les mutuelles ont le plus grand mal à rester compétitives, dans un univers désormais largement dominé par la concurrence et la loi du marché. En effet, «  on ne peut ignorer que la déontologie solidaire de la mutualité constitue un handicap face à des sociétés qui n’ont de cesse d’écarter « les mauvais risques », à savoir les risques coûteux : orphelins, veuves, retraités, chômeurs [13] » L’affrontement entre logiques solidaire et commerciale est renforcé, dans la décennie 1990, par les directives européennes sur la protection sociale qui placent sur le même plan les mutuelles et les compagnies d’assurance, faisant disparaître les bases mêmes du pacte mutualiste français. La spécificité du mouvement, source de fierté, serait donc en passe de devenir une cause d’isolement, voire de fragilité. Dès lors, les mutuelles françaises, soutenues par l’Association internationale de la mutualité (AIM), initiative d’ailleurs d’origine française, n’ont de cesse de se battre pour obtenir une directive propre à la mutualité, sauvegardant les principes solidaires du mouvement. Mais là encore, la mutualité française reste relativement isolée dans son combat, peu suivi par les autres pays européens.

On s’efforcera donc ici d’appréhender la mutualité dans sa globalité, dans une approche à la fois historique, mais aussi économique et sociologique. Au-delà du retour aux sources du mouvement, à son origine et son histoire, il s’agira de montrer ce qui fait la spécificité du mouvement mutualiste français, ses valeurs identitaires et ses fondements idéologiques. On reviendra également sur un aspect trop souvent passé sous silence, celui des dynamiques des mutuelles, leur force d’impulsion et d’innovation et leur rayonnement, géographique ou socioprofessionnel. Les mutuelles ne sont pas seulement, on ne le dira jamais assez, de simples machines à rembourser les soins. La mutualité constitue à elle seule un univers de valeurs et une idéologie particulière, concrétisée au quotidien par la prise en charge des soins de l’ensemble de la population, indépendamment de leur âge, de leur état de santé et de leur situation socioprofessionnelle.

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Depuis plus de 100 ans, le CEDIAS-Musée social édite une revue. Après bien des appellations différentes, sa dénomination actuelle est Vie sociale. La revue traite des problèmes sociaux aussi bien sous l’angle de la réflexion et de la recherche que sur le plan de l’aide à la décision et de l’action sociale de terrain.

En outre, elle est un des supports de la valorisation des mémoires du diplôme supérieur en travail social (DSTS) et du certificat d’aptitude à la fonction de directeur d’établissement social (CAFDES).










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ARF - Association des Régions de France
 

ANDASS - Association Nationale des Directeurs d’Action Sociale et de la Santé des Conseils Généraux
 

ANCASD - Association Nationale des Cadres de l’Action Sociale Départementale
 

ANDGDGARD - Association Nationale des Directeurs Généraux et Directeurs Généraux Adjoints des Régions et Départements
 

ADF - Assemblée des Départements de France
 

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info notes

[1] Michel DREYFUS, La mutualité, une histoire maintenant accessible, Paris, mutualité française, 1988. Citons également Liberté, égalité, mutualité. Mutualisme et syndicalisme. 1852-1967, Paris, Ed. de l’Atelier, 2001, 350 p.

[2] Bernard GIBAUD, De la mutualité à la Sécurité sociale, conflits et convergences, Paris, Les Éditions Ouvrières, 1986, 264 p. ; Mutualité, assurances (1850-1914), les enjeux, Paris, Economica, 1998, 216 p. ; Fédérer autrement. Histoire de la Fédération nationale de la mutualité française (FNMF). 1902-2002, mutualité française, 2003, 196 p.

[3] André GUESLIN a dirigé, en collaboration avec Pierre Guillaume, De la charité médiévale à la Sécurité sociale, Paris, Les Éditions Ouvrières, 1992, 340 p. ; L’invention de l’économie sociale. Idées, pratiques et imaginaires coopératifs et mutualistes dans la France du XIXe siècle, Paris, Economica,1992.

[4] Patricia TOUCAS-TRUYEN, La mutualité au sein des populations littorales en Charente inférieure (1850-1945), thèse publiée à la Librairie de l’Inde, 1998, 409 p. ; Histoire de la mutualité et des assurances. L’actualité d’un choix, Paris, La Découverte/ Syros, 1998, 197 p. ; L’identité mutualiste, Paris, ENSP, « Contrechamp », 2001, 95 p.

[5] Henri HATZFELD, Du paupérisme à la Sécurité sociale. 1850-1940. Essai sur les origines de la Sécurité sociale en France, Paris, Armand Colin, 1971, 350 p., réédité aux Presses universitaires de Nancy en 1989.

[6] Antoine PROST, Douze leçons sur l’histoire, Paris, Le Seuil, 1996, 330 p., p. 301-302.

[7] Michel DREYFUS, Une histoire d’être ensemble. La MGEN (1946-2006), Paris, Jacob-Duvernet, 336 p, p. 16.

[8] Ibid.

[9] Martin PETITCLERC, Patricia TOUCAS-TRUYEN, « Mutualité et protection sociale en Europe occidentale et en Amérique du Nord, XIXe-XXe siècles », Histoire et société n° 16, octobre 2005, p. 7. À ce sujet, voir le travail de Michel DREYFUS, Michèle RUFFAT et Vincent VIET, Protéger, se protéger. Une histoire des assurances sociales, Presses universitaires de Rennes, 2006.

[10] À ce sujet, voir la thèse de Charlotte SINEY-LANGE, La politique médico-sociale de la MGEN. Soigner autrement ? (1947-1991), sous la direction de Michel Dreyfus, Centre d’histoire sociale, Paris I, 2006, 961 p.

[11] A. DERANGERE, Patrimoine et mutualité, mémoire de fin d’étude de DUT, Paris V, 1991, 97 p., p. 9.

[12] Parmi les 15 ouvrages ont été publiés entre 1988 et 2001 dans la collection « Racines mutualistes », citons Pascal BOUSSEYROUX, La mutualité dans le Puy-de-Dôme au XIXe siècle (1848-1914), 1991, 140 p.

[13] Patricia TOUCAS-TRUYEN, Histoire de la Mutualité et des assurances (…), op. cit., 196 p., p. 91.




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