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LE SOCIOGRAPHE - Recherches en travail social - Revue publiée par l'Institut Régional du Travail Social du Languedoc-Roussillon








dimanche 3 octobre 2004
La place du sujet dans le réseau médico-social
par Jean MAISONDIEU


La notion de réseau a actuellement le vent en poupe dans le champ médico-social. A priori on ne peut qu’approuver l’idée que des professionnels et des bénévoles d’horizons variés tissent des liens entre eux et s’efforcent de s’entendre pour associer leurs compétences de façon optimale afin de mieux répondre aux besoins de certains de leurs concitoyens qui font appel simultanément à plusieurs d’entre eux, parce qu’ils cumulent les problèmes, et qu’ils font face à des difficultés médico-psycho-sociales intriquées de façon plus ou moins inextricable.


Que chacun des prestataires de services du réseau précise et fasse connaître aux autres ses possibilités et ses objectifs, permet de mieux orienter les personnes qui demandent de l’aide et qui, non contentes d’être désemparées par ce qu’elles vivent, sont en plus perdues devant la complexité des dispositifs d’aide, quand elles n’ignorent pas leur existence ou même leurs propres droits. Cette mise en connexion des intervenants devrait aboutir à ce qu’il n’y ait pas d’actions inutilement redondantes ou qui se gênent mutuellement.

En outre cela devrait conduire à mieux gérer les ressources de la communauté, ressources qui ne sont pas illimitées. C’est dire que la notion de réseau est parfaitement logique. Néanmoins il faut se garder d’en rester à ce constat et d’accorder un satisfecit sans réserves aux réseaux médico-sociaux.

I. Au début était l’émotion

Si la logique qui conduit à organiser les réseaux médico-sociaux est imparable, il ne faut pas oublier qu’elle est par essence du registre des idées. De ce fait, elle court toujours le risque de ne pas faire la part assez belle à ces fameuses raisons du coeur que la raison ne connaît pas, et qui, pourtant, sont si importantes. Le réseau médico-social est une belle structure sur le papier et il est de nature à faire rêver plus d’un technocrate dans sa présentation théorique comme sur les organigrammes. Mais dans sa réalité concrète, c ’ est un jeu de relations complexes entre des individus de chair et de sang qui, s’ils sont assurément les éléments d’un ensemble organisé comme tel, sont avant tout des sujets humains.

Au delà de leur volonté d’accomplir au mieux les tâches pour lesquelles ils sont mandatés compte tenu de leurs diverses compétences, ils sont mobilisés par des mouvements émotionnels, des désirs et des ambitions et ils ont des préjugés dont ils ne sont pas véritablement conscients. C’est tout cela qui donne vie et consistance au réseau et qui constitue le fameux « facteur humain ». Cet élément est assez insaisissable et ceux qui doivent évaluer la pertinence des réseaux (éventuellement pour les financer) en parlent plus souvent comme d’une gêne que comme d’une richesse, car le facteur humain est fondamentalement rebelle au formatage. Non seulement il est susceptible de modifier de façon imprévisible le fonctionnement d’un réseau, mais en plus il échappe à toute saisie. A cause de lui, les mesures d’activité qui se voudraient les plus pertinentes n’arrivent qu’à passer à côté de l’essentiel de la richesse d’un réseau médico-social qui est sa capacité à humaniser la mécanique sociale. Le facteur humain est toujours présent et joue toujours un rôle lorsque des individus entrent en relation les uns avec les autres. Mais sa place et son rôle acquièrent une dimension particulièrement importante dans les réseaux médico-sociaux car ces derniers sont au service de personnes durement malmenées par l’existence. De ce fait, les intervenants qui animent ces réseaux se trouvent interpellés, non seulement au niveau de leur savoir-faire comme ils s’y attendent puisque c’est ce savoir-faire qui justifie officiellement leur présence, mais également au niveau de leur humanité. Et sur ce dernier point, l’interpellation est souvent forte, voire très forte. Face à certaines détresses, face à certaines injustices, surtout dès lors qu’ils se sentent impuissants à les faire cesser, ils sont inévitablement troublés. Dans de tels cas, la réaction émotionnelle arrive parfois à se substituer à l’action réfléchie. Elle acquiert alors une dimension passionnelle mélangeant colère et culpabilité, mais aussi mépris et dégoût.

Tantôt elle débouche sur une réponse inadéquate à base de pitié qui est peu à même d’améliorer les choses, si elle ne les aggrave pas en les chronicisant. Tantôt à l’inverse, une rigidité peu amène devient la réponse blessante d’un intervenant qui se barde de défenses pour supporter le choc de la confrontation à une réalité difficile à admettre.

Mais il est rare que la pitié sirupeuse ou au contraire la rigueur excessive suffise à calmer la passion qui déborde la raison. C’est alors le recours aux accusations d’incompétence ou de mauvaise volonté, portées tous azimuts, qui prend le relais pour que l’intervenant se dédouane d’appartenir à une société assez mal faite pour engendrer autant de malheurs chez certains qui, à ses yeux, n’ont d’ailleurs peut-être pas fait tout ce qu’il fallait pour se sortir d’affaire, mais que, toujours à ses yeux, personne n’a vraiment voulu essayer de comprendre. Dans l’affaire, il n’y a guère que lui, l’intervenant, qui s’imagine être quelqu’un de bien !

Heureusement qu’il est là, petite lueur d’humanité, dans un monde dur et mesquin ! Pour lui « faire du réseau » devient une intéressante gratification narcissique.

Certes, même si elle l’est trop souvent, l’émotion n’est pas toujours aussi mauvaise conseillère ni source de réactions aussi caricaturales (encore que...). D’ailleurs, les premiers réseaux, on le sait, se sont mis en place de façon tout à fait empirique autour de quelques personnes particulièrement motivées et qui ont su utiliser leur insatisfaction de façon positive et transformer leur pitié ou leur colère en un ferment de qualité pour activer leur créativité. Chez ces personnes, l’émotion s’est placée sous la gouverne de l’intelligence au lieu de se contenter de la pervertir en la débordant. La volonté de procéder à une organisation plus rationnelle des interventions a succédé au trouble émotionnel.

Ayant constaté chez ceux qui demandaient de l’aide l’existence d’un mal-être profond et percevant que ses causes étaient multiples. Ayant vu que ces personnes étaient incapables de prendre assez de recul pour avoir une vision globale de leurs difficultés tellement elles étaient plongées dedans. Ayant repéré que ce mal-être, qui était plurifactoriel dans ses causes, était également protéiforme dans son expression, et que, du coup, les personnes qui le vivaient frappaient simultanément à plusieurs portes pour obtenir de l’aide. Ayant compris que, dans ces conditions, les réponses qu’ils en obtenaient n’étaient que partielles et n’étaient absolument pas coordonnées faute d’un lien entre des intervenants qui ne se connaissaient pas.

Ils ont réfléchi à ce qu’il convenait de faire, au lieu de se contenter de s’indigner, et ils se sont posés en sujets capables d’interpeller les systèmes sanitaires et sociaux plutôt que de se contenter d’en être seulement des rouages. Non contents de ne pas céder bêtement à leurs émotions ou de les nier stupidement, ils ne se sont pas simplement arrêtés à agir conformément aux procédures en vigueur et à faire leur travail comme si de rien n’était. Ils ont su regarder au delà des limites de leurs divers domaines de compétence, dépasser les clivages traditionnels entre les différents intervenants du champ médico-social et nouer des relations avec ceux d’entre eux qui, tout comme eux, avaient pris conscience d’un remarquable gâchis : beaucoup de misère, beaucoup d’intervenants, beaucoup d’interventions et bien peu de résultats satisfaisants...

C’est ainsi que naissent les réseaux médico-sociaux, par une sorte de génération spontanée qui se produit quand des êtres humains ne supportent plus d’être confrontés à l’inhumanité des conditions de vie d’autres humains. C’est dire que si la raison organise le réseau et lui permet d’avoir une certaine tenue, c’est l’émotion qui le fait naître.

Mais il faut ajouter que lorsqu’il se met à fonctionner selon les lois de la raison c’est encore l’émotion qui le dynamise et lui injecte la dimension d’humanité sans laquelle il ne peut prétendre parvenir à améliorer le sort de ses usagers. Balançant entre émotion et raison, le réseau est toujours entre deux dangers. D’une part, celui de confondre activisme et humanité et de sombrer dans l’anarchie des coups de cœur irréfléchis aussi coûteux qu’ils sont peu efficaces à long terme. D’autre part, de privilégier les aspects organisationnels du système relationnel sur l’humanisation des relations, au nom de l’efficacité, mais au risque d’étouffer la spontanéité et sa richesse créatrice.

Cette réalité émotionnelle ne doit ni être perdue de vue ni sous-estimée et encore moins critiquée. Avant d’être cette organisation rationnelle cherchant à répondre aux besoins d’un groupe, comme le disent les experts de l’ ANAES, le réseau est le fruit de la mise en commun de sentiments d’insatisfaction chez des intervenants qui ont su comprendre que ceux qui s’adressent à eux n’ont pas que des besoins (même s’ils en ont et qu’ils sont importants). I1s demandent aussi à être reconnus comme des sujets humains par d’autres sujets humains qui les reconnaissent comme leurs semblables, unis à eux par le lien insécable de la fraternité. Et cette dernière demande, elle, elle n’est pas collective, elle n’est pas celle d’un groupe, elle est individuelle et elle se fait d’un humain à un humain. C’est pour cela qu’il serait illusoire de vouloir « faire du réseau » sans une bonne dose de volontariat chez les intervenants. Il n’y a en effet que le volontariat qui témoigne de l’accord d’un individu pour introduire une certaine part d’engagement personnel dans sa tâche et donc de son refus d’être seulement un pion sans âme. L’intervenant d’un réseau n’est pas que l’exécutant d’une tâche. Il est partie prenante dans une entreprise collective dans laquelle, non seulement il a son mot à dire, mais où en plus il se mouille personnellement parce qu’il se veut sujet. « Faire du réseau », c’est se poser comme sujet.

II. Ensuite l’émotion est toujours là

La devise des Trois Mousquetaires : « Tous pour un, un pour tous » peut être considérée comme paradigme de ce à quoi devrait conduire la fraternité qui, rappelons-le, est le troisième terme du triptyque républicain organisateur de notre démocratie. Par son énoncé lapidaire qui transcende le problème, cette devise s’offre le luxe d’éviter d’avoir à trancher le dilemme de savoir si l’individu est au service du groupe auquel il appartient, un groupe qui pourrait le sacrifier à ses intérêts, ou si au contraire le groupe est au service de l’individu et pourrait être amené à faire des sacrifices pour lui. Et si cette devise réussit ce tour de force, c’est parce qu’elle repose implicitement sur la reconnaissance du fait que l’être humain a une valeur inestimable parce qu’il est un sujet. Malheureusement, si elle allait de soi pour les héros de Dumas, elle ne parvient pas à imposer sa loi dans une société comme la notre car celle-ci a tendance à refuser de jouer la carte de la fraternité qui pourtant est un atout. Elle préfère se soumettre aux dures lois du marché, celles qui président aux échanges économiques et qui ne font pas de sentiment. De ce fait, la balance entre les deux termes de la devise inventée par Dumas ne peut plus être égale.

En effet, comme l’individu passe après les profits qu’on peut tirer de lui, il ne vaut plus pour ce qu’il est : un sujet humain digne de respect quoi qu’il (lui) arrive, mais pour ce qu’il a : de l’argent, du pouvoir, de l’intelligence, de la séduction, une force de travail etc. S’il ne possède rien de tout cela, il perd toute valeur puisqu’il n’est rien par lui-même. Dans le contexte actuel, il n’a plus guère que la stature d’un objet. Il n’est donc pas envisageable de se mobiliser massivement pour lui. C’est pour cela que l’exclusion fait florès aujourd’hui.

Les exclus, ces sacrifiés d’une société plus avide de profits que de partages égalitaires entre des sujets qui compteraient autant les uns que les autres et se préoccuperaient également les uns des autres parce qu’ils se reconnaîtraient comme des frères en humanité, ces exclus témoignent concrètement, à leur corps meurtri défendant et par cette souffrance qu’ils ne peuvent plus cacher, que l’être humain n’y est pas assez précieux par lui-même pour y avoir sa place, s’il n’a rien d’autre à offrir en partage qu’une subjectivité qui n’a plus cours. S’il a besoin d’aide, pas question de faire du sentiment (on ne fait pas de sentiments en affaires), l’individualisme de celui qui a l’emporte sur sa solidarité avec celui qui n’a pas dans la mesure où il ne le voit plus comme un semblable, mais comme un exclu n’appartenant pas à son monde d’inclus.

De ce fait le « tous pour un » qui mobilise des pairs se reconnaissant comme tels, ne parvient pas à se mettre en place spontanément. Il a besoin d’être structuré artificiellement. C’est pourquoi, de ce point de vue, nonobstant les bonnes raisons économiques et la recherche d’efficacité qui justifient sa mise en place, le réseau médico-social n’est qu’un pis-aller, sous-dimensionné et mal financé, chargé de suppléer du moins mal qu’il le peut la carence collective d’une fraternité qui, parce qu’elle fait l’objet d’un déni, ne s’impose plus comme le lien insécable qu’elle demeure. Elle ne fait plus le poids dans l’adversité, dès lors que ce n’est pas l’Economie qui est au service d’hommes sujets de leur destin, mais les hommes qui sont assujettis à l’Economie.

Dans ce contexte, le réseau médico-social est un ersatz de fraternité, qui permet à notre société de garder l’illusion d’être humaine. Faute d’avoir mis le sujet humain au dessus de la mêlée commerciale au nom du principe de la dignité de la personne humaine, la collectivité nationale a entériné le fait qu’il pouvait y avoir des inclus et des exclus dans une société qui prétendait et qui prétend toujours que nul citoyen ne peut être tenu à l’extérieur d’elle, que chacun y a une place, sa place, une vraie place d’inclus.

Dans cette perspective, de prime abord et vu de loin, le réseau médico-social peut apparaître comme la panacée, capable de répondre de façon artificielle aux exigences de la fraternité au sein d’une collectivité qui les avaient mise:de côté. Vu de près, notamment à l’occasion du face à face inévitable entre ses intervenants et ses usagers, ce réseau devient -surtout pour les premiers -le révélateur impitoyable du choix de la société à laquelle ils appartiennent, tout comme les seconds, les exclus, auprès desquels ils sont mandatés pour les arracher à leur sort d’exclus.

En voyant combien ces exclus sont « cassés » et en mesurant leur impuissance à les soulager, les intervenants réalisent que le réseau, loin de faire des miracles, n’ obtient lui aussi que des résultats très partiels, parce qu’il est une structure en trompe l’oeil. S’il n’a peut-être pas l’inefficacité classique d’un cautère sur une jambe de bois, car il rend de vrais services aux usagers, s’il représente incontestablement un progrès par rapport à ce qui se passait avant qu’il soit mis en place, il ne propose cependant que des soins palliatifs aux exclus. Il est capable de soulager la misère de ces maltraités sociaux, mais il est bien incapable de mettre fin à l’exclusion qui les maltraite. Elle persiste et renouvelle inlassablement les demandeurs d’aide qui frappent les uns après les autres à la porte du réseau car elle fabrique continûment des exclus.

A force d’être confrontés à cette exclusion renaissante et à ce flux incessant de leurs concitoyens qui, du travail au chômage, du pavillon ou de l’appartement au foyer social et du foyer social à la rue, glissent dans un no man ’ s land abject entre mort sociale et fosse commune, les intervenants n’arrivent plus à ignorer ce que les autres inclus plus loin de cette réalité ne veulent pas savoir : lorsque « le un pour tous » n’est pas contrebalancé par un « tous pour un », qui lui soit à peu près égal, le sujet sacrifié au fonctionnement de l’économie est en danger de mort.

A terme, dans la rue, il meurt de faim, d’alcool et de froid. Mais bien avant d’arriver à ce stade qui précède sa disparition dans le caveau à décomposition rapide des indigents, il est mort à lui-même de ne plus exister pour personne, car n’étant plus un sujet digne d’intérêt dès qu’il est exclu, il sait qu’il ne compte plus pour rien et que sa survie dépend seulement de sa capacité à apitoyer ceux qui n’attendent plus rien de lui. Progressivement, il a perdu tout ce qu’il avait, si ce n’est la possibilité d’exercer leur pitié à son égard et d’y trouver les satisfactions narcissiques qui contrebalancent leur culpabilité de trahir les exigences de la fraternité.

Bref, au-delà des besoins matériels, souvent criants, des exclus qui viennent les voir quand ils en ont encore la force, les intervenants perçoivent combien ces exclus sont bafoués au quotidien dans leur dignité de sujets à part entière faute d’être reconnus comme tels. Ceci n’est pas sans les émouvoir et sans les amener à se poser la question du sens de leur travail et celle des finalités du réseau médico-social.

S’il n’a pas la fonction curatrice de mettre fin à l’exclusion qu’on pourrait attendre de lui, et à laquelle ils espéraient peut-être contribuer quand ils ont commencé à inventer le réseau ou à faire du réseau au sein d’un dispositif déjà mis en place, il a seulement une fonction palliative : faire avec une exclusion considérée alors comme un mal inévitable dans une démocratie moderne dont les valeurs seraient, malheureusement mais inévitablement, bousculées par l’Economie. Ils ne peuvent pas ne pas poser la question de savoir ce qu’il en est de la belle logique du réseau à la lumière de l’éthique. Une telle question, même si elle n’est pas toujours formulée clairement, est toujours présente chez les intervenants. Elle ne peut pas ne pas engendrer de solides émotions chez eux qui sont déjà émus par la détresse des gens qu’ils sont censés aider et qu’ils sont bouleversés d’arriver si mal à aider à sortir de leur misère.

Il faut s’en convaincre, et en tenir compte. Le réseau médico-social n’est pas comme un réseau de distribution des eaux ou un réseau téléphonique, une structure neutre sur le plan affectif. Certes, il a des conventions et des réglementations qui visent à le formaliser en définissant les relations entre les intervenants. Mais au-delà de ce qui est écrit, il fonctionne également à partir d’un non-dit d’autant plus agissant qu’il est davantage ignoré. Sous les mots qui affirment la cohérence et décrivent des objectifs, se développe tout un monde d’émotions difficiles à partager et de pensées secrètes (soit parce qu’elles sont délibérément scellées, soit parce qu’elles ne sont guère conscientes). On y trouve pèle mêle des inquiétudes concernant les usagers du réseau, l’angoisse et la pitié que déclenche leur souffrance, la peur qu’engendre leur violence. Mais il y a aussi des interrogations concernant les autres intervenants : sont-ils des alliés ou des rivaux dont il faut se méfier des appétits de pouvoir ou des visées corporatistes.

Bref tout un magma idéo-affectif qui n’affleure à la conscience que sous forme d’arrière-pensées peu formulables et auxquelles s’ajoutent les jeux habituels de séduction ou de rejet qui se produisent toujours quand des humains des deux sexes se rencontrent.

Si on ajoute à tout cela le poids des convictions politiques et des croyances personnelles de chacun des intervenants, il est clair que les défenseurs du réseau médico-social ne peuvent pas faire l’économie d’une réflexion sur la subjectivité, et donc sur la place du sujet dans le réseau médico-social, tant chez ses intervenants qui en sont les acteurs, que chez ses usagers qui devraient en principe en être les bénéficiaires. Si cette réflexion et ses prolongements éthiques n’a pas lieu, le réseau se stérilise. L’émotion ressentie face à l’inhumanité de l’exclusion, émotion qui a présidé à sa mise en place, cette émotion finit par le paralyser quand elle devient trop prégnante et qu’elle ne parvient pas à être mise en mots.

Quand les échecs se répètent et que la lassitude s’en mêle, qu’il n’y a rien à dire et rien d’autre à faire que d’éponger des détresses sans cesse renouvelées, les intervenants se détournent d’une réalité de plus en plus insoutenable et finissent pas se préoccuper davantage du fonctionnement du réseau que de ses missions auprès des exclus. Chacun se défend de voir son impuissance à changer les choses et se protège de la souffrance d’être déçu en recourant à l’accusation d’incompétence ou de mauvaise volonté des autres partenaires et de la société dans son ensemble. Avec des partenaires aigris, le réseau perd son élan. Il n’est plus le tremplin qu’il voulait être pour ceux qui y recourent, il devient une structure administrative supplémentaire dans laquelle viennent se perdre leurs demandes. L’émotion a présidé à la naissance du réseau. La raison l’a relayée dans un souci d’efficacité. Mais elle ne l’a pas supprimée pour autant, car la misère humaine ne laisse jamais indifférents ceux qui la côtoient, surtout quand ils s’attellent à la mission de la faire cesser.

Qu’on le veuille ou non, le réseau marche à l’émotion. Plutôt calculateur et économe dans sa conception et dans son organisation puisqu’il est à la recherche du meilleur rapport qualité prix pour accroître la capacité d’une collectivité à répondre aux besoins de certains groupes d’individus, il a au contraire une réelle tendance à la générosité dans son fonctionnement au quotidien car, confrontés à des demandes individuelles pressantes, les intervenants qui l’animent sont moins sensibles à la nécessité de calculer des coûts pour aider le plus grand nombre, qu’à celle de dépenser suffisamment et de se dépenser sans compter auprès de telle ou telle personne dont la survie dépend d’une réponse immédiate.

C’est pour cela que, sinon dès qu’il est formalisé, du moins dès qu’il butte sur ses limites et qu’il s’épuise parce qu’il ne se renouvelle pas face à une exclusion qui, elle, se renouvelle inlassablement, le réseau médico-social est menacé de schizophrénie. Etant de fait édifié sur une faille à l’interface entre individu et collectivité, là où d’une certaine façon le « tous pour un » doit relayer le « un pour tous », et réciproquement, il ne pourrait réussir à concilier la contradiction que si la fraternité n’était pas un vain mot. Mais comme elle est bafouée au nom de la réalité économique et que c’est précisément cela qui l’avait fait naître, le réseau souffre. Il se met à grincer. Ses membres sont pris dans une contradiction puisqu’ils agissent au nom d’une fraternité théorique dont ils sont censés assumer l’absence concrète ! Quand l’imposture se fait jour, généralement discrètement, comme en filigrane, des tiraillements deviennent inévitables. Ils se produisent généralement entre ceux qui veulent aider le plus grand nombre sans trop s’occuper des cas particuliers, et ceux qui ne rencontrent que des cas particuliers. Si le dialogue est trop difficile entre les uns et les autres, la tension peut être telle qu’une faille se creuse entre organisateurs, financeurs et évaluateurs du réseau d’une part, intervenants de terrain au contact des usagers, d’autre part. Le risque est alors majeur que des malentendus s’installent, surtout si on évite de parler du sujet qui fâche et que personne n’a très envie d’aborder : à quoi sert vraiment le réseau médico-social ? Malentendus entre ceux qui défendent à juste titre la raison et son sens de l’économie au nom des besoins de la collectivité, et ceux qui défendent à juste titre le coeur et son absence de calcul au nom des demandes des individus. S’ils n’arrivent plus à communiquer -et c’est fréquent en période de restrictions économiques -la faille devient un abîme. Les positions se crispent et l’incompréhension devient totale avec son cortège d’accusations réciproques. Le réseau se retrouve clivé en deux camps opposés. Les payeurs veulent des résultats mesurables. Les intervenants de terrain affirment que la défense de l’humain passe toute mesure. Les uns et les autres ne s’écoutent plus. La voix de la raison ne veut pas entendre la voix du coeur et réciproquement. Le réseau s’enferme dans ses contradictions qui ne font que reproduire celles de la société. Il fonctionne pour fonctionner et non plus pour humaniser la vie de ceux qui l’appellent à l’aide. Ils avaient pu espérer que leur situation indigne d’objets usagés jetés au rebut prendrait fin grâce à des intervenants qui avaient voulu unir leurs forces et leurs compétences pour les aider, ils réalisent une fois de plus que quand on est un exclu, on n’est pas un sujet mais seulement un objet. Objet à propos duquel on se dispute après avoir été l’objet au nom duquel on se rassemblait.

Le réseau médico-social n’a de sens et d’utilité que s’il est capable d’être réellement au service de ceux qui l’utilisent. Mission difficile s’il en est, parce qu’elle implique d’admettre que l’exclu n’est pas seulement l’objet d’un brin de sollicitude au nom de la solidarité nationale, il est aussi un sujet souffrant d’une carence de la fraternité démocratique et qui a son mot à dire sur l’iniquité de son exclusion, alors même que celle-ci le prive en fait de son droit à la parole. En même temps qu’il doit répondre à ses besoins pour lui permettre de passer de la survie à la vie, le réseau doit offrir à l’exclu la possibilité de passer de la vie à l’existence en le reconnaissant comme un sujet. Réellement identifié comme un semblable, accepté pour ce qu’il est et non pour ce qu’il a, il cesse d’avoir à s’excuser d’être et d’avoir à provoquer des émotions plus ou moins intenses pour subsister. Il devient un être humain à part entière, digne de respect. Mais cela se produit seulement si le réseau médico-social a pour préoccupation première la promotion de l’humain et non pas son assujettissement à la collectivité.

Post-Scriptum

Article paru dans la RFSS (revue française de service social) n°212

Pour informations, paricipations ou abonnenements : RFSS - ANAS 15 rue de Bruxelles 75009 Paris

Tél : 01.45.26.33.79 Fax : 01.42.80.07.03

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