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jeudi 5 juin 2003
MANIERES DE PENSER LE SOCIAL
par Jean-Michel BELORGEY


Deux des questions majeures auxquelles sont confrontées les sociétés contemporaines, celle de la marginalité sociale, ou de l’exclusion, et celle des migrations en direction des pays développés de ressortissants de pays du Sud, qui n’ont pas encore été atteints, à tout le moins au même degré que les premiers, par le recul du religieux, sont l’objet d’un débat le plus souvent biaisé par différentes sortes de considérations tactiques, ou partisanes.


Mais ce débat, même lorsqu’il est raisonnablement dépollué des arrières pensées qui, le plus fréquemment, le parasitent, fait apparaître au sein de l’opinion, et tout aussi bien de ses couches réputées éclairées que de ses autrs composantes, deux grandes lignes de clivage.

La première sépare ceux qui sont naturellement portés à accepter les différences, l’altérité, à dialoguer avec ceux qui sont porteurs d’une autre histoire, et d’autres valeurs, ou ont compris qu’on n’avait guère d’autre choix, si on n’entendait pas entreprendre, ou accepter l’augure de nouvelles croisades, nouvelles guerres de religion, nouvelles persécutions, inquisitions et proscriptions de toutes natures ; et ceux qui à l’inverse, se croient fondés, au prétexte d’éviter l’abdication, l’engluement, la submersion, le suicide, à affirmer la primauté, la non négociabilité de leurs propres valeurs, et l’exigence de s’y soumettre, ou de se démettre (quitter le territoire, déguerpir, etc...).

La seconde ligne de clivage sépare ceux qui croient, avec plus ou moins de nuance, à l’existence de déterminismes génétiques, culturels, historiques liés à l’histoire collective (celle d’une nation, d’un groupe ethnique ou social et individuel) ; et ceux qui croient, à l’inverse et de façon de même plus ou moins nuancée - mais ce n’est pas, en général, l’esprit de nuance qui les caractérise - à la responsabilité individuelle, à l’existence en tout être humain d’une autonomie innée ou susceptible d’acquisition, par le jeu combiné de la volonté et des pressions ou contraintes extérieures : un homme digne de ce nom doit, à leurs yeux, être en mesure de s’arracher aux limbes de la fatalité, de la fatigue physique ou mentale, de la superstition, de la violence.

Cette seconde ligne de clivage ne se superpose pas à la première. Elle procède pourtant, elle aussi, d’une forme de bonne conscience et d’ethnocentrisme. Elle repose en effet, dans le même temps, sur une sorte d’acte de foi dans la liberté de tout un chacun, et la capacité liée à cette liberté de s’arracher aux pièges des enfances collectives ou singulières, sur l’assimilation à de tels pièges de ce qui apparaît comme anomique par rapport aux valeurs dominantes, et sur l’imputation de renoncement, de paresse, de déficit de caractère, à ceux qui ne suivent pas la voie à eux proposée ; en bref sur leur disqualification, et, dans plus d’un cas, sur leur prise en otage.

Car l’intimation de faire preuve d’autonomie à qui n’est pas en état de s’en découvrir une, ou de la mettre en oeuvre, n’est pas innocente. A procéder ainsi, on "transforme", selon l’expression de longue date consacrée (mais où nombres de décideurs et de penseurs semblent avoir discerné une opportunité plutôt qu’une mise en garde) "les victimes en coupables". Et à le faire sous le signe de la dénonciation d’une culture dont les intéressés sont, à plus d’un titre, partie prenante (directement, ou par liens affectifs, notamment familiaux, interposés), on les place devant un dilemme déchirant : choisir entre des allégeances entre lesquelles il est normal qu’ils aspirent à tout le moins à organiser des transactions. Ainsi fait-on, sous couvert de briser les obstacles qui s’opposent à leur émancipation, de la punition - du redoublement de l’oppression - de ceux qui se refusent à s’émanciper comme on les en somme une stratégie ordinaire. Au risque de les briser, ou de les rejeter vers des allégeances qu’on voulait leur voir rompre.

Ce qui, dans les deux cas, satisfera un désir secret - à peine - de violence ; de viol et de violence ; celui qu’alimente, dans le climat qui prévaut, aujourd’hui, de rebondissement des affrontements entre cultures, et d’exaspération face aux résistances de l’altérité, toute affirmation, vite jugée excessive et insolente, de celle-ci.

N’y a-t-il donc qu’une forme de rationalité ? N’en existe-t-il pas, en réalité, plusieurs, qui, au prix de mille ruses, de mille complaisances et d’autant de pulsions totalitaires, se déploient et se rétractent incessamment, au sein de chaque système de représentation du monde. Auquel cas, il est vain de croire qu’il soit possible de venir à bout des dérives et des aberrations qu’on croit, de l’extérieur, pouvoir repérer dans certains comportements en faisant d’une seule rationalité le mètre-étalon des comportements se réclamant d’une autre. Toute lutte contre ces dérives ou ces aberrations, réelles ou supposée, passe par l’interconnexion entre systèmes. Cela vaut pour les interdits alimentaires, sexuels, vestimentaires, ou ceux liés à l’espace, ou au calendrier. Ne pas l’admettre c’est faire des existences individuelles un enfer, parier contre la paix du monde, au nom d’une prétention narcissique et autocratique à l’infaillibilité. Cette infaillibilité (d’église ou d’Etat, ou de toute autre chose) à laquelle Jaurès faisait valoir que la laïcité devait mettre un terme afin qu’il n’y ait plus de réprouvés, et que l’on apprenne à vivre ensemble, quand bien même on serait porteur de visions du monde irréductibles les unes aux autres.

Jean-Michèl BELORGEY est Vice-Président de « 7.8.9 vers les Etats Généraux du social ».








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