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lundi 17 mars 2008
Traitement & prévention de la délinquance juvénile. Dépasser les représentations
Intervention lors du séminaire ACOFIS du 04 octobre 2007 à l’IRTS de Clermont-Ferrand

par ACOFIS, Philippe ROBERT


Si l’on souhaite dépasser les représentations, en fait échapper aux lieux communs qui ont cours sur le traitement de la délinquance juvénile et sa prévention, il n’est qu’un moyen : ne pas rester le nez collé à l’actualité, mais embrasser le mouvement à moyen terme et exhumer les lignes de force de son évolution. Pour comprendre où l’on va, il faut s avoir d’où l’on vient et comment les choses ont évolué.


C’est ce que je vais tenter de faire en analysant les transformations survenues au cours du dernier demi-siècle.

Un modèle de prise en charge de la délinquance juvénile par l’État social

Durant la décennie 1960 parvient à maturité un modèle de prise en charge de la délinquance juvénile qui caractérise l’État social des Trente Glorieuses.

Il repose sur deux piliers, en majeur la justice des mineurs, en complément la prévention spécialisée. A cette époque, la criminalité ne cotait pas très haut dans l’échelle des problèmes de société. Seule la délinquance juvénile retenait quelque peu l’attention, plus précisément sous trois aspects : - les bandes de jeunes (c’était l’époque des blousons noirs), - ce que l’on appelait curieusement les délits gratuits, en fait des dégradations soit de biens publics, soit de propriétés privées (on parlerait peut-être maintenant de désordres ou d’incivilités), - enfin les vols (on disait alors emprunts pour souligner la composante d’usage de la soustraction) de véhicules à moteur.

Dans l’ensemble, on se rendait bien compte qu’on en avait fini avec la délinquance de pénurie qui avait prospéré pendant la Seconde Guerre mondiale et perduré assez longtemps ensuite. Sous ces aspects anecdotiques, quelque chose de nouveau commençait sans qu’on en prenne bien la mesure. L’analyse prudente des séries d‘indicateurs disponibles permet de penser que débute à cette époque une vague de délinquance d’appropriation dont la croissance va durer jusqu’au milieu des années 1980, suivie ensuite d’une stabilisation à un niveau élevé.

Le relief pris dès le début de la période sous examen par l’emprunt de véhicule à moteur prend alors tout son sens. La diffusion de la voiture - la 4 cv Renault, la 2 cv Citroën - représentait la fin de la période de pénurie et de reconstruction et l’entrée dans la consommation de masse. Depuis lors, les prédations continuent à s’attaquer en priorité – les enquêtes de victimation en témoignent - aux voitures, mais aussi à l’électrodomestique, aux vêtements de marque, plus récemment aux téléphones portables… à toutes sortes de biens « non consomptibles par le premier usage ».

Ils sont d’abord très largement répandus et témoignent de l’entrée dans une consommation de masse, c’est-à-dire une consommation qui surpasse les segmentations sociales, avec cependant une nuance de taille : si la plupart accèdent à ces biens - si, par exemple, la motorisation des ménages est à peu près générale – c’est selon des gammes qui vont du banal omniprésent au luxueux beaucoup plus rare de sorte que ces biens très répandus conservent cependant, au moins dans les hauts de gamme, une valeur (qui rentabilise leur éventuelle revente sur un « second marché » de marchandises volées).

Mais leur diffusion n’est pas le seul trait intéressant. Souvent récents, ces biens sont cependant très liés désormais à nos modes de vie : la voiture est devenue indispensable pour aller travailler, pour sortir le soir et pour partir en vacances ; et qui se passe désormais d’un portable ?

Ils constituent aussi des marqueurs du prestige social : la grosse bagnole, le blouson à la mode, le portable sont autant de signes de distinction, ou du moins de son apparence.

Ces deux derniers traits signent l’entrée dans une société de consommation dont les valeurs sont réorganisées autour de la possession de ces biens non consomptibles par le premier usage. Pour ceux qui n’y ont pas, ou pas encore, ou mal accès, la motivation à s’en procurer, serait-ce en les volant, n’est pas négligeable.

Que ces traits - des biens très répandus, puissamment attractifs – se combinent avec un effondrement des capacités de surveillance publique et privée et un relâchement de la pression normative, et voilà que la société de consommation de masse est aussi une société de prédation de masse.

La chose n’a pas suscité une grande inquiétude tant que l’expansion des économies d’Europe occidentale réclamait une main-d’œuvre abondante et que le marché du travail consentait aux peu qualifiés le même statut stable qu’à tous les autres. Pour répandus qu’ils soient, les vols apparaissaient alors comme une conduite d’expérimentation juvénile limitée par l’entrée dans la vie active. A ce moment, les rudes disciplines du monde du travail, l’accès licite à la consommation qu’il autorisait, le statut stable qu’il fournissait se liguaient pour mettre fin à cet épisode. Il suffisait donc de diriger vers l’emploi ceux qui étaient tentés par les voies de traverse. Et c’est probablement pourquoi l’alerte aux blousons noirs s’est soldée, non par une durable insécurité, mais seulement par une montée en puissance combinée de la justice des mineurs et de la prévention spécialisée des clubs et des équipes de rue.

La justice des mineurs constitue le premier de ces merveilleux outils. Réorganisée, au terme d’une longue évolution, par une ordonnance de 1945, elle est structurée autour d’un juge spécialisé appuyé sur un petit secteur public (l’Éducation surveillée) et un secteur privé habilité bien plus important. Tous deux sont chargés de mettre en œuvre un ensemble de mesures d’observation préalable puis de mesures rééducatives spéciales qui relèguent la répression pénale à un dernier recours. La croissance est notable : 15 000 jeunes délinquants ont été jugés en 1951, trois fois plus au milieu des années 1960. Ce volet pénal est complété par des dispositions civiles qui permettent de prononcer une mise en tutelle des prestations sociales quand elles ne paraissent pas utilisées au mieux des intérêts du mineur qui y ouvre droit ou encore de prendre des mesures de protection - à peu près analogues à celles prévues en cas de délinquance juvénile - au cas où le mineur, bien que non délinquant, est jugé en danger. Cette dernière possibilité a été puissamment étendue par une ordonnance de 1958 ardemment attendue par tous les spécialistes.

Organisée autour de la figure du juge des enfants, la justice des mineurs [1] apparaît alors comme l’aiguillon de la justice traditionnelle.

Mais la justice des mineurs n’est pas seule. Une formule de travail éducatif de rue (Street Work), expérimentée dès le milieu des années 1940, se développe rapidement à la fin des années 1950 et au début de la décennie suivante pour constituer une forme de prévention spécifiquement dédiée aux bandes de jeunes (prolétaires) qui commencent à inquiéter - on parle de blousons noirs. Il s’agit en fait d’aider leurs membres à sortir d’une spirale de ségrégation réciproque avec leur environnement, ce qui leur permettra ensuite de gagner les rangs d’un salariat stabilisé par un emploi stable. Prise en charge par un petit secteur associatif autonome par rapport aux pouvoirs locaux, à l’administration et à la justice, mais adossée à un financement étatique, cette prévention spécialisée représente au milieu des années 1960 quelques soixante-dix clubs de prévention et équipes de rue touchant 15 000 personnes dont 9 000 régulièrement.

Tant que le marché du travail est porteur, l’exercice est finalement assez simple : amener ces jeunes prolétaires à en rejoindre le train paraît bien suffisant pour éviter que la délinquance ordinaire prenne un tour inquiétant. Ce n’est au fond qu’une facette un peu spécialisée de tout le travail social.

Voilà pourquoi l’alerte aux blousons noirs corrélative de l’arrivée à la vie active des classes nombreuses nées du Baby Boom qui a commencé à partir de 1947 s’est finalement traduite seulement par une montée en puissance de la justice des mineurs et surtout de la prévention spécialisée.

Le couple « justice des mineurs-prévention spécialisée » témoigne finalement du déploiement de l’État social. Il correspond à l’idée que la jeunesse constitue pour la société un capital précieux.

Certes, une certaine méfiance anti-jeunes s’était répandue au cours du second lustre des années 1960 quand il est apparu que les vagues nombreuses nées du baby boom risquaient de bousculer la stase des mœurs qui caractérisait la société française ; elle n’a cependant pas menacé une politique publique qui paraissait réussir.

L’irruption de préoccupations sécuritaires

Tout va changer quand le mur de soutènement s’effondrera et qu’il faudra œuvrer avec de moins en moins de perspective d’affiliation par le travail stable. Dans le second lustre des années 1970, la dualisation du marché du travail et l’apparition d’un chômage de masse chronique des peu qualifiés ont fragilisé une prévention spécialisée qui devait encore pâtir quelques années après des lois de décentralisation, tandis que la justice des mineurs apparaissait affaiblie et vieillie et qu’on ne parvenait pas à réformer de manière décisive le droit des mineurs.

C’est justement le moment où s’installe une durable préoccupation sécuritaire [2] qui va peser lourdement sur le champ politique à partir du moment où elle sera relayée par l’extrême-droite qui s’en servira pour tailler des croupières aux partis de l’arc constitutionnel, amenant la droite à courir – avec finalement un certain succès - après les thèmes de l’extrême-droite, puis la gauche à courir – avec moins de bonheur - après la droite.

Pour lire la suite : en pièce jointe dans la colonne de droite, téléchargez l’article dans son entier au format pdf








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info notes

[1] Avec ses caractéristiques, une barrière d’âge stricte, des juridictions spécialisées, une prééminence de professionnels spécialisés, l’attention prioritaire aux conditions de vie du mineur, la primauté des mesures sur les peines, l’indétermination (au moins durant la minorité) d’une prise en charge conçue pour fonctionner dans la durée.

[2] Qui – à la différence de la peur pour sa sécurité avec laquelle on a le tort de la confondre souvent – est moins liée à l’exposition au risque de victimation qu’à l’appréhension de la précarité.




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