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vendredi 11 juin 1999
50 années de travail social et encore des certitudes
par Jacques Ladsous



QUALIFICATION ET COMPETENCE

L’exercice d’une profession nécessite forcément au préalable un certain nombre d’aptitudes. Si l’on n’a pas d’intérêt pour les êtres humains, il vaut mieux s’abstenir de se lancer dans une profession sociale. Sans parler de vocations (ce qui est généralement mal interprété), il faut parler de capacité d’attention à ceux qui vivent autour de soi, de facilité à nouer une relation, toutes choses qui prédisposent à accueillir, recevoir, écouter, échanger, partager des moments de vie. Mais les aptitudes qui ne s’exercent pas, ou ne s’entretiennent pas, finissent par s’émousser rapidement devant les difficultés. C’est pourquoi l’on est en droit d’attendre d’un professionnel une compétence assurée qui lui permettra de rendre en totalité ou en partie le service que l’on attend de lui.

Cette compétence, c’est-à-dire cette capacité à connaître, comprendre, apprécier qui confère le droit de conseiller, voire de décider, c’est une reconnaissance. Sur le plan des services ou des organes de décision, elle est établie par des textes légaux : compétence territoriale (celle du département, de la commune, de la région, de l’Etat), compétence fonctionnelle (celle du juge, du maire, du commissaire de police..., etc.). Sur le plan habituel, elle est reconnaissance tacite, conférée à quelque personne, en fonction de son expérience, et de la renommée des services rendus. « La compétence, a dit un jour B. Schwarz, c’est ce que je me reconnais pleinement et que je m’efforce de faire reconnaître par les autres ». Très souvent sur le plan professionnel, la compétence est garantie par une formation dite qualifiante.

Qualifier, c’est donner à quelqu’un qualité pour faire quelque chose. Ainsi en est-il de la réussite aux épreuves d’un examen censé sanctionner non seulement l’existence d’une formation, mais aussi les capacités acquises à travers cette formation. La compétence est reconnue d’une manière subjective. La qualification est reconnue après une mesure-étalon qui est le fruit de discussions diverses.

Une compétence garantie par la qualification est une bonne manière de combiner les deux concepts.

50 ANNEES DE TRAVAIL SOCIAL ET ENCORE DES CERTITUDES

Voilà 50 années que j’ai choisi d’être éducateur. 50 années où j’ai vécu l’action sociale, l’après-guerre dans l’espoir des lendemains qui chantent, le long des 30 glorieuses dans le confort des ressources inépuisables, en temps de crise quand la misère nous côtoie de nouveau... 50 années où j’ai connu l’élargissement des connaissances sur l’homme, la tentation du déterminisme, l’explosion psychanalytique et sa restitution de l’inconscient, l’aventure institutionnelle, le débat sur l’enfermement, la glorification de la famille, sa déchéance, sa réhabilitation, la rationalisation des choix budgétaires, la recherche et le refus de l’évaluation, la primauté du savoir-faire, celle du savoir être, celle du savoir, et du savoir dire, le « vivre avec » et la distanciation, le « faire avec » et la technicité, la recherche de l’objectivité, le concept d’accompagnement, l’éducation populaire et la non-directivité... Je voudrais aujourd’hui faire part de quelques certitudes : car j’ai des doutes, bien sûr, mais j’ai aussi des certitudes, celles à qui je dois d’être en vie et d’avoir toujours envie de chercher et de faire.

D’abord, la vitalité de l’homme, sa capacité à vouloir, à produire, à créer. Parce que tout homme en vie a le désir de s’investir, je sais que je pourrais toujours lui proposer des actions à faire, des projets à construire. Les refus ne sont que des passages à vide, chez lui... ou chez moi. Si je prends le temps de chercher avec lui ce qui peut bien le rendre digne de lui-même et utile aux autres, nous trouverons ce qui lui convient. De là découle ma deuxième certitude. Le travail social ne saurait être produit par une personne, fût-elle la plus charismatique possible. Les fondateurs ont su créer des équipes pour entreprendre, partager les actions, capitaliser les compétences et les capacités sociales. Le travail social, même quand il favorise expressément la relation individuelle, ne saurait se conduire sans un lieu pour en parler, des collègues à qui raconter, des co-acteurs avec qui partager. L’usure est souvent le produit d’une action restée isolée, le résultat d’un partage qui ne s’est pas effectué. Le partenariat est indispensable, avec d’autres professionnels, avec d’autres acteurs qui connaissent le terrain, dans l’exercice d’une autre responsabilité. Cela n’exclut nullement notre propre responsabilité, mais dans un contexte où elle est plus aisée à exercer. Car le travail social est un travail à risque. Mais l’homme qui ne risque rien perd le statut de personne. Il est simplement le jouet du temps qui passe, de ceux qui l’utilisent, ou l’exploitent. La liberté que nous revendiquons, à juste titre, dans notre action, n’est pas possible sans risque. Savoir le réduire est une qualité professionnelle. Savoir l’assumer pleinement en est une autre. Il n’y a pas d’avenir pour ceux qui sont seulement obéissants et soumis. Nous méritons tout autant l’esclavage que nous nous laissons imposer, que la liberté que nous prenons de faire ce qui nous semble bon, dans la concertation avec les autres. Le travail social n’est pas fait pour ceux qui veulent mener une vie tranquille. Notre statut de L’urgence existe : je l’ai rencontrée. Mais dans l’urgence, on sauve ; on n’oriente pas. Le reste est une longue marche, pour que celui ou celle à qui nous avons tendu la main, puisse la lâcher sans sombrer à nouveau. Il y faut du temps, de la patience et de l’amour, c’est-à-dire la reconnaissance du sujet comme un autre soi-même que l’on accompagne dans sa vérité. Il n’y a là rien de captatif ni de sentimental.

Le travail social est humble, quotidien. Il peut apparaître banal. Deux « emplois-jeunes SNCF » me disaient l’autre jour ce sentiment qu’ils avaient de ne pas faire grand-chose (ils voulaient dire de grandes choses) en guidant des gens provisoirement « paumés » dans ces espaces pleins de monde et pourtant inhabités. Ils oubliaient que la banalité de ces actions se renforce de la chaleur soudain ressentie par ceux qui errent. Ils oubliaient l’émotion, le regard, le plaisir, tout ce qui fait qu’au bout d’une marche solitaire, on éprouve une sensation de plénitude à rencontrer celui qui passe. Comment le faire, cela, sans aptitude ? Comment le faire, le répéter, le reconduire, sans compétence.

Ma dernière certitude est là : cette banalité, on ne peut l’accomplir avec toujours la même joie, que si l’on a conscience de la qualification qu’elle exige, dans la capacité à observer, à saisir, à reconnaître, dans la capacité à être au bon endroit, au bon moment, dans la capacité à sentir ce qu’une atmosphère révèle de ce qui pourrait bien advenir, dans ce sixième sens que l’on développe au fur et à mesure qu’on analyse avec d’autres nos expériences humaines, qu’on lit, qu’on se documente... Comme les artistes, nous avons à entretenir, à enrichir nos aptitudes. Les situations se répètent d’accord. Mais les personnes, les contextes se différencient. Nos réponses ne sauraient être les mêmes. C’est dans la formation continuée que le travailleur social trouve la matière de ses ajustements et de ses progressions. C’est une garantie d’adaptation. C’est un ressourcement auquel aucun d’entre nous ne peut prétendre échapper. C’est vrai aujourd’hui comme hier. Ce le sera demain. Notre vie professionnelle n’est pas un long fleuve tranquille, mais une eau tumultueuse où nous avons besoin d’alerte et de rapidité, sans cependant tomber dans la précipitation.

Post-Scriptum

"Qualifier le travail social" ouvrage aux éditions Dunod








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