Un regard...
en 650 articles
et 365 signatures d'auteurs
sur l'essentiel de la presse du TRAVAIL SOCIAL









jeudi 28 mars 2013
Aouine, un cri d’alarme éducatif
par Myriam Léon


Après plus de quatre ans de travail, des jeunes des quartiers nord de Marseille sortent un long métrage coup de poing. Tout débute quand une éducatrice de l’Addap 13 et un scénariste initient des ateliers d’improvisation filmés. Au fur et à mesure, une fiction s’est dessinée à partir de l’énergie des acteurs, de leur ton, de leurs préoccupations et du regard du réalisateur. Aouine raconte l’économie parallèle, le racisme entre habitants, la pression de la famille, la solidarité, la fatalité…


Il arrive de croiser des sangliers sur la route de la Savine. Pourtant ce nom ne désigne pas un petit village de campagne mais une cité des quartiers nord de Marseille où les gamins peuvent encore jouer dans les bois. Perchée sur sa colline, cette citadelle de deux mille habitants domine la ville et le port autonome. Loin de tout, son isolement géographique accentue une tendance à vivre en autarcie dans une ambiance, à la fois chaleureuse et étouffante, où chacun se connaît. « Ici, même quand tu ne fais rien tout le monde est au courant », s’amuse Safia Touhami, 19 ans. Savinoise de naissance, elle a déménagé à l’âge de trois ans dans un quartier plus proche du centre de Marseille. Mais jusqu’à ce qu’un drame familial la pousse à garder ses distances, elle a continué à y grandir.
« Là où j’habite, ce n’est qu’un bâtiment, rien de plus. À la Savine, j’avais ma vie, ma famille, mes amis, mes éducs. Si je devais faire un CV, j’allais au centre social de la Savine. Quand, j’ai dû faire un stage, je l’ai fait là-bas. Je fréquentais pas mal le B. Vice, une espèce de maison des jeunes où j’ai rencontré Cécile. » Educatrice à l’Addap 13, Cécile Mininno tient pendant cinq ans une permanence dans ce lieu. Depuis vingt ans, il permet aux jeunes du quartier et d’ailleurs de faire de la danse, de la musique, des clips, des ateliers d’écriture… « C’est un centre culturel à usage de la rue, explique Mohamed Soly-M’Bae, médiateur et coordinateur du projet. Le but du jeu est d’éviter aux jeunes d’entrer dans le réseau de la vente de drogue en gardant le contact et en leur proposant autre chose. Le projet Aouine entre totalement dans cette démarche. »

Une réponse en prévention

« Aouine » est un cri d’alarme. Il permet aux dealers de se disperser quand la police arrive dans la cité. C’est aujourd’hui aussi le nom d’un film. Réalisé à et par la Savine, il raconte le quartier sans fioriture, ni caricature. Ce long-métrage résulte de la collaboration entre un réalisateur, Adam Pianko, une éducatrice, Cécile Mininno et des jeunes du quartier. Diffusé en novembre 2012 au cinéma le Variété, salle d’art et d’essai du centre-ville, cette fiction a impressionné un public composé de professionnels du septième art, de travailleurs sociaux et de résidents du quartier. « Ce genre de projet apporte une vraie réponse en termes de prévention, » tient à souligner Monique Peirano, agent du développement territorial du CUCS (contrat ubain de cohésion sociale) sur le secteur. Le plongeon dans la vie de la cité se fait en douceur, loin de tout manichéisme même si les sujets abordés révèlent un univers violent : gamins livrés à eux-mêmes, trafic de drogue, racisme entre familles, règlements de compte, engrenage de la rue. Fruit d’ateliers d’improvisation filmés, organisés sur quatre ans pour donner la parole aux habitants, le résultat n’impressionne pourtant pas les principaux intéressés : les acteurs. « C’est notre vraie vie, c’est un peu banal pour nous, constate Safia. Quand Cécile m’a proposé l’idée de jouer dans le film, ça m’a intéressé et puis c’était facile. Adam nous donnait rendez-vous dans un endroit, nous expliquait en quelques mots la situation et c’était à nous de jouer. On se connaît tous, on a grandi ensemble alors ça fuse, on est spontanément complices. »

Jouer libère la parole

Au-delà de la valorisation des potentiels de chacun, l’éducatrice a trouvé dans cet exercice un outil libérateur de parole. « Ces ateliers m’ont apporté la possibilité d’être dans la rue avec une proposition concrète et séduisante. J’ai pu rencontrer plein de jeunes et aborder des sujets sensibles. En plus, ça inverse le rapport, j’arrive en disant : j’ai besoin de vous. » Ce rendez-vous systématique du mercredi après-midi était proposé en libre adhésion. Ouvert à tous, il a principalement attiré les jeunes, certains pour le plaisir de jouer, d’autres tout simplement pour sortir de chez eux. La caméra et le parti pris d’entrer dans la peau d’un personnage ont facilité l’expression. « Avec les petits de sept à dix ans, je ne parvenais pas à aborder le thème de la peur vis-à-vis du réseau, raconte Cécile. Dès que j’essayais, ils se tassaient sur eux-mêmes et entraient dans le mutisme. Dans le cadre du film, ça a été tout de suite plus simple, vu qu’ils jouaient, ils se sont librement exprimés. »

Le parler quartier

Après les séances d’improvisations, le réalisateur s’inspire de la matière brute pour construire sa narration. Très vite, il associe Daniel Saïd, trente-six ans et une solide expérience des cités dans toute la France. Grandi à Nantes, il côtoie la Savine depuis son enfance. Il y passe ses vacances pour voir son cousin Ibrahim Ali-Abdallah. Abattu en 1995 par trois colleurs d’affiches du Front national, ce jeune d’origine comorienne est devenu malheureusement célèbre à dix-sept ans. Ça se passe comme ça à la Savine, les histoires glauques se dénichent à chaque coin de rue. Aouine révèle la capacité des habitants à les raconter avec humour et détachement. Narrateur en voix off, Daniel y est pour beaucoup. « Adam me soumettait ses textes et je les traduisais en parler quartier. Je suis un genre de consultant. » Avec sa voix chaude, son regard vert et sa prestance de rugbyman, il joue le personnage principal du film, un caïd social qui refuse de faire travailler certains « parce qu’il les aime bien » ou n’hésite pas à dépanner pour payer le loyer. Ce chef de réseau vend de la drogue parce que, petit, il n’aimait pas que l’on se moque de lui à cause de ses habits. « J’en connais des dealers comme ça, pas des flambeurs, juste des mecs pour qui rien n’existe en dehors du quartier. Et dans le quartier, la plupart des mères se cassent le dos à faire le ménage, et les pères sont surexploités en tant qu’ouvriers sans qualification. Les minots voient ça et quand pour ne pas avoir la honte, ils veulent des chaussures à 150 euros, ils ont vite fait de travailler dans le réseau. Là, ils gagnent 60 euros par jour juste pour guetter et c’est le début de l’engrenage. »

Le contre-pied des films d’actions

Aouine raconte cette vérité sans cliché, sans rafale de kalachnikov, juste le train-train de l’économie parallèle sur fond d’histoire d’amour contrariée. « Ce film prend le contre-pied des films d’action ou de braquage, constate Anzali Ali Sadoni. Il y a deux morts par balle mais ce n’est pas le centre de l’histoire. » À dix-huit ans, il s’oriente vers l’animation. « Je me suis toujours dit que si ma génération dérape, c’est que les grands n’ont pas joué leur rôle. Je viens de passer mon BAFA et j’essaie de m’occuper des petits. J’ai conscience que quand on leur propose une activité, il faut qu’ils reviennent avec le sourire sinon ils peuvent être tentés d’aller gagner des sous. Je me suis greffé sur cet atelier parce que c’était un moyen de délirer avec les jeunes. » Anzali joue le frère de Safia, un Noir qui ne supporte pas que sa sœur sorte avec un Noir. « Quand Adam m’a expliqué mon rôle, j’ai cru que c’était une plaisanterie. Puis, je me suis dit que c’était un film de quartier et que dans le quartier tout est possible. Les tournages m’ont permis de voir comment je communique avec les petits. C’est la vérité en face avec les qualités et les défauts, ça m’a poussé à réfléchir plus, avant de discuter. » Lors d’une des premières séances d’improvisation, Mohamed Cherouag déstabilise totalement le réalisateur Adam Pianko par son naturel, la force de son propos et son sens de la théâtralité. Il raconte que ses parents sont partis au bled, en le laissant seul avec ses deux petites sœurs. Une anecdote qui permet d’introduire l’ambiance du quartier avec ses solidarités immédiates, et surtout ses deux entités fortes, le réseau et le social, puisqu’évidemment, Daniel Saïd et Cécile Mininno (l’éducatrice est devenue actrice dans le film) s’en mêlent.

« Ça m’a ouvert tout court »

Au départ, Mohamed n’imaginait pas devenir un des personnages clés du film. « J’ai vu une affiche « Ateliers d’improvisations filmés », alors j’y suis allé pour m’amuser au lieu de faire n’importe quoi. Pour moi, cette expérience, ça a été un coup de foudre. Après, j’étais au rendez-vous tous les mercredis. » Le premier retour que lui envoie le réalisateur le laisse un peu perplexe. « Il m’a dit que j’étais spontané. Je ne connaissais pas ce mot, alors quand je suis rentré, j’ai demandé à mon père ce que ça voulait dire. » L’adolescent découvre qu’il aime jouer avec la caméra, qu’il trouve les mots facilement. Au-delà du plaisir, il découvre que le cinéma peut faire réfléchir. « Ça m’a fait grandir. Avant, je ne réfléchissais pas sur le quartier, je jouais au ballon sans me poser de questions. Plus on avançait dans l’histoire, plus j’ai constaté qu’on était enfermé dans cette cité où il n’y avait rien à faire. Ça m’a incité à aller voir ailleurs, à prendre l’air. J’amène les petits au parc, parce que c’est pas agréable d’être tout le temps dans le béton. Ça m’a ouvert les yeux, et ça m’a ouvert tout court. »

Vers une série ?

Producteur, Patrick Gratian a eu le coup de cœur pour cette création. Il cherche désormais un distributeur : « Ce film mérite vraiment une sortie en salle. » Pour l’instant, le projet a touché 13000 euros de subventions accordées par le CUCS et le bailleur social, la Logirem. En 2013, Marseille devient capitale culturelle européenne. Les organisateurs de l’événement ont également flashé sur cet objet cinématographique non identifié. Sans doute, l’occasion d’ouvrir de nouvelles perspectives créatives. « Ce qui est sûr, c’est qu’à la Savine nous n’avons aucun problème pour trouver des comédiens », constate Adam Pianko. Si l’éducatrice a quitté l’Addap 13 et Marseille, Cécile Mininno reste attachée à la Savine et poursuit son projet. « Les jeunes ont du mal à se projeter, ils donnent une énergie à un instant T, mais là on ne les a pas lâchés et ils ne nous ont pas lâchés. On a fait équipe pour arriver à une finalité. C’est maintenant qu’ils en prennent conscience. » Surfant sur ce courant positif, l’éducatrice, le réalisateur et l’acteur, Daniel Saïd, ont monté une association : Cité Nouvelle Vague. Le trio projette de réaliser vingt courts métrages dans l’année, en vingt demi-journées de tournage. « Nous allons travailler en parallèle avec l’Addap 13, précise Cécile. Ce film a suscité quelque chose de fort avec les familles. Au départ, les portes s’entrouvraient à peine. Maintenant, nous sommes invités à entrer et on reste une demi-heure. Ils nous parlent des thématiques abordées dans Aouine. Nous découvrons un grand besoin de parler et les langues se délient. » Alors pourquoi ne pas en faire une matière à série ?

Post-Scriptum

Article paru dans Lien Social n° 1098 du 21 mars 2013










Le désastre sanitaire de Fos
Cinquante ans de contraception légale en France : diffusion, médicalisation, féminisation
Des clés pour comprendre le parcours des djihadistes
 



# Dans la même RUBRIQUE
20 Articles

Loi de prévention de la délinquance - Préconisations aux professionnels
Quelle prévention pour quelle délinquance ?
Vie et mort annoncée du secret professionnel
Avant-projet de loi relatif à la prévention de la délinquance
Avis du CSTS sur l’avant projet de loi relatif à la prévention de la délinquance
Le rapport Bénisti, un avant-goût du projet de loi sur la prévention de la délinquance
LE RAPPORT BENISTI NOUVELLE VERSION (10/2005)
La prévention de la délinquance des mineurs, une responsabilité collective
Prévention : criminalisation de l’immigration et déni des inégalités
Le point de vue de l’A.N.A.S. sur le rapport Bénisti
Dérives sécuritaires dans le travail social ?
Avis sur le pré-projet de loi pour la prévention de la délinquance
Qui sait où commence et où finit la prévention de la délinquance : les maires ?
L’obligation de signaler provoquerait la fin de la prévention
Un protocole d’accord scandaleux
De la morale et du moral en prévention spécialisée
A chacun sa place et chacun à sa place
Les éducateurs de rue dans tous leurs états
Lutte contre l’alcoolisme : le travail social en première ligne
La prévention spécialisée face à la question de l’évaluation



Une Réaction, un Commentaire...?


  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)









 

Vos Réactions...


Sur le Forum...

29 décembre 2016
RECONNAITRE ET VALORISER LE TRAVAIL SOCIAL - Un Rapport et 23 Propositions
ces recommandations sont pertinentes.

8 décembre 2016
La maltraitance des personnes âgées vulnérables
Madame, Merci pour cette analyse précise dont j’ai hélas trop tard compris les mécanismes. En effet, je sors de mon silence avec une (...)

13 juin 2016
La maltraitance des personnes âgées vulnérables
la matraitance peut etre du aussi a l etat psychologique des enfants .Enfant depressif, narcissique desociabilise car eux meme sont a la (...)


13 février 2016
La place du social dans la santé
article à lire et à imprimer

7 décembre 2015
"Plume", la revue du CLICOSS 93
est ce possible de recevoir la revue du clicoss 93 du mercredi 07/01/2007 , ?je faisais partie de cet atelier ! merci ,si cela est possible (...)

2 novembre 2015
Définition du Travail Social
Le travail social se base essentiellement sur le sens de l’amour de l’outre ,le sens d ’altruisme , la justice sociale , le (...)


Enquête métier
Recherche de stage gratifiable
CDI ASS
référence éducative [1]
journal et handicap
ETP ou passer son chemin?!
prepa concours
Besoin d'un Réseau de travailleur social su ...
Éducatrice Spécialisée en libéral
Urgent:offre d'emploi CDI+CDD 78 (meulan ,le ...
URGENT OFFRE EMPLOI CDD 95
Poste d'Auxiliaire de Puericulture et EJE en ...
CDD d'AS 6 mois Lyon
Postes d'éducateurs et éducatrices de rue ...
Un cadeau pour progresser dans ses écrits u ...
Dernier document mis en ligne

Le baromètre 115 synthétise les demandes et réponses faites au numéro d’urgence au cours du mois de juillet 2016 dans les 45 départements étudiés et à Paris.

Droits de diffusion

Conformément à la législation sur la propriété intellectuelle, l'ensemble des documents publiés sur OASIS ne peuvent être reproduits sans autorisation. Hormis sur Internet, sont autorisées la reproduction et la diffusion non commerciales des articles du magazine, sous réserve de citation obligatoire des sources.
© OASIS - 1999/2015

| Se connecter | Plan du site | RSS 2.0 |  Contacts |