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jeudi 10 juin 1999
Intervention sociale et citoyenneté
par Annie LÉCULÉE


Au moment où le chômage et la grande pauvreté qui en découle sont considérés comme « la matière première » de l’intervention sociale, comme un vide à combler par le travail social, voire pour certains, à être transformés en du travail social produit par des « travailleurs sociaux » d’un nouveau type issus des mêmes problématiques, des « mêmes quartiers » que ceux sur lesquels ils entendent agir, il paraît nécessaire de s’interroger sur l’intervention sociale, sa nature, sa place dans ou en marge du développement d’une économie de services et sur la professionnalisation de nombreuses fonctions historiquement solidaires au sein de la société.


Pour une clarification du concept d’intervention sociale...

L’intervention sociale est intrinsèquement liée à toute société économiquement développée, c’est une forme d’expression de la valeur « solidarité ».

Lorsque les communautés familiales, religieuses, ethniques et culturelles ont atteint leurs limites économiques et techniques, l’intervention sociale structure la protection sociale, vient compléter et relayer la production et la maintenance du lien social.

La société industrielle a créé les conditions du transfert à l’Etat de l’action sociale pour la protection du bien-être physique et moral des citoyens, de leur naissance à la fin de leur vie par une solidarité administrée entre les citoyens. Il administre la solidarité entre actifs et inactifs (retraités ou chômeurs) entre malades et bien portants, entre riches et pauvres, par diverses dispositions de droits communs financées par des prélèvements obligatoires. Ainsi s’est constitué ce que l’on a appelé « l’Etat - Providence« .

L’intervention sociale est une composante de la protection sociale qui englobe : santé, famille, vieillesse, immigration, formation professionnelle continue, accompagnement des mutations technologiques. Elle est transversale parce que l’action de ses professionnels, les travailleurs sociaux, peut concerner, simultanément ou successivement, tous les champs de la protection sociale : de l’aide à domicile des personnes âgées ou handicapées à l’accompagnement d’un plan social, de la prévention de la délinquance à la gestion d’une crèche parentale, de l’accompagnement des chômeurs aux actions liées à l’insertion par l’économique, par le sport, par le logement, de la sécurisation des transports en commun aux activités de soutien scolaire, sans oublier l’éducation, la médiation ou le développement social local......

Les acteurs socio-économiques ont délimité des secteurs professionnels, les ont dotés d’institutions paritaires, structurant ainsi des branches professionnelles que l’on peut qualifier de plurielles.

Toutes les prestations fournies ont pour but de faciliter le maintien de la cohésion sociale et ont atteint une dimension technique et économique telle qu’elles ont donné jour à des organisations de services qui jouent un rôle de plus en plus important dans la vie sociale et politique.

Le développement d’une « économie de services » qui envahit la société modifie, de façon radicale, la conception et les buts de l’intervention sociale, induit une confusion entre les prestations et le travail social qui concrétise sur le terrain l’intervention sociale et qui est, dans la plupart des cas, à l’origine de la création de ces prestations.

Intervention sociale et économie de services...

L’intervention sociale est, dit-on, la réponse professionnellement organisée à des besoins sociaux.

Ainsi définie, l’intervention sociale est réduite à un ensemble de services qui s’inscrivent naturellement dans la vie quotidienne sans distinction de la nature des demandeurs.

L’autonomie, le lien social ne sont pas des données chiffrables au sens économique du terme, ne mesurent pas le PIB et c’est bien là que réside le problème central de l’intervention sociale qui devrait nous conduire, citoyens, responsables politiques et syndicaux, à écarter l’intervention sociale de l’économie de services et de sa « logique marchande ».

Ces services, s’ils libèrent l’homme d’une certaine pénibilité physique du travail, amènent d’autres contraintes et reconstruisent une nouvelle forme de « classe ouvrière » du service.

Un paradoxe se fait jour : faire traiter des questions relevant de régulation sociale par des personnes peu qualifiées, industrialiser ces prestations et jouer sur les compétences individuelles des personnes impliquées, alors qu’il s’agit d’actions exigeant du « métier ».

Si cette nouvelle économie de services s’appuie sur des besoins de mieux-être de chacun et de la société, on peut penser que le nombre des services à créer est sans limites, d’autant qu’il y a substitution à des services de solidarité et des engagements qui ont disparu.

L’économie de services s’alimente et génère des « besoins » pour résoudre les problèmes de l’évolution sociale et augmenter le PIB.

Faire fonctionner l’intervention sociale selon la logique de développement de l’économie de services comporte deux dangers majeurs :

- voir dans chaque personne en difficulté dans la vie, non pas un citoyen mais un ensemble de problèmes qui sont autant de besoins auxquels va répondre une multitude de services, sans que les solutions indispensables soient trouvées : logement travail, accès aux soins...

Les aptitudes ou les talents sont occultés, seuls les déficiences, les manques, les points faibles sont mis en exergue. Chaque manque aura ses spécialistes chargés de résoudre le problème et trouver le service adapté, sans exigence d’y associer des qualifications repérées nécessaires. Des chercheurs, des ingénieurs sociaux, des managers pourront diviser le service à l’infini, dans une taylorisation du champ social qui brouille les cartes des métiers et de leurs savoir-faire ;

- mettre cette personne en situation de dépendance par rapport aux services qui vont lui confisquer son pouvoir politique. Ce type de prestation alimente la dépendance, renforce l’aspect d’utilité économique, au détriment des besoins vitaux de l’individu. La problématique individuelle passe en arrière-plan ; les potentialités, les aspects d’environnement social, culturel, économique et politique sont gommés et la conséquence de la démarche est que « le client » finit par se convaincre que le service sait ce qui est bon pour lui et connaît la réponse adéquate. Le service s’est attribué le pouvoir de décider non seulement du remède mais aussi de la définition du problème. Le citoyen est devenu incapable de savoir s’il a un problème et encore moins ce qu’il est possible de faire pour y remédier. Il va exister par procuration des systèmes de services et on peut aller jusqu’à penser qu’il est plus objet qu’acteur de sa vie et que sa citoyenneté lui a été confisquée.

L’attention portée aux manques, aux « besoins non couverts », avec une vision réparatrice conduit naturellement à la multiplication des prestations spécifiquement destinées aux populations dites en difficulté.

Les services, pour se développer, s’octroient les définitions et le choix des réponses. En face des « clients », vont être placées des compétences très ciblées en fonction de ses déficiences dans une exploitation maximale de ce matériau qu’est la déficience.

La démarche devient systémique, s’auto-alimente, s’auto-justifie.

Le professionnel n’est pas concerné par le « client » personne à aider mais par sa déficience à compenser ou à « réparer ».

Dans une telle optique, on trouvera dans les services aux personnes, abusivement baptisés services sociaux ou décrits comme de nouvelles formes d’intervention sociale, de nombreux emplois qui ne nécessitent aucune qualification mais quelques compétences que l’on peut trouver par ailleurs dans la population concernée.

La transformation, peut-être marginale, de « clients » en « professionnels » ne va-t-elle pas devenir la marque de la réussite du système et de sa justification auprès de l’opinion publique ?

Dans cette perspective, l’intervention sociale sert à produire du service à la place du soin ou de l’éducatif, de la commercialisation à la place de l’aide à l’acquisition de bien-être et de l’autonomie.

L’intervention sociale fait le marketing des services, elle ne s’en distingue plus et cesse d’être un prescripteur éclairé pour se muer en agent de « vente ».

Au bout du modèle, une multitude de services aura été créée et de nombreuses fonctions solidaires existant chez les personnes « marginalisées » auront été professionnalisées.

Il ne s’agit pas de condamner les services aux personnes, ils sont producteurs d’emplois, peu ou pas qualifiés, et ils peuvent être tenus par ceux que la société des nouvelles technologies rejette dans la pauvreté et la précarité.

Le problème est de solvabiliser la demande de services pour qu’elle puisse s’exprimer dans toutes les strates économiques de la société et de créer, par la formation, les qualifications et les compétences nécessaires, dans la population active peu ou pas qualifiée.

Penser combattre la pauvreté par la mise en place de services spécifiques définis par les problèmes ou les déficiences des personnes en grande difficulté est une illusion dangereuse pour la cohésion sociale, même si la création de ces services concourt à résoudre le problème de l’emploi.

Recentrer l’intervention sociale...

Recentrer l’intervention sociale sur les objectifs d’autonomie des personnes et des groupes et d’exercice de la citoyenneté par les plus démunis est la seule façon d’échapper à l’emprise pernicieuse de l’économie de services sur le travail social et de retrouver le sens profond de la relation d’aide.

Le travail social n’a pas pour but de parler et de faire à la place de l’autre en difficulté, de faire vivre par procuration une personne transformée en « client », de compenser des déficiences, mais d’aider la personne qui est notre égal, à vivre et à s’équiper moralement, intellectuellement et physiquement pour surmonter les obstacles de l’insertion et réussir son intégration.

Ce travail d’écoute, d’analyse, de constructions stratégiques et d’accompagnement n’est pas démontable comme un processus industriel, n’est ni normalisable, ni standardisable.

Cette position nécessite d’être le réceptacle d’impressions, d’émotions, mais aussi que les moyens soient donnés pour qu’il y ait un minimum « d’inscription sociale ».

C’est une action dialectiquement reformulée en permanence qui fait appel à une solide culture en sciences humaines, sociales et politiques, associée à un sens éthique réel.

Ces deux éléments, niveau culturel et éthique, constituent le socle, le niveau de qualification socialement « certifié » et professionnellement identifié par les conventions collectives sur lequel viennent se greffer les compétences particulières demandées par les différentes missions.

Un tel recentrage de l’intervention sociale présente l’avantage d’éviter l’amalgame entre services aux personnes qui sont du ressort de l’économie de services et qui devraient être proposés aux mêmes conditions de qualité et de prix à toutes les catégories sociales, et le travail social manifestation de l’intervention sociale, une des expressions de la solidarité d’une société. Le travail social, pour avoir du sens, ne peut être assimilé à un produit régi par le marché.

Identifier de nombreux services et prestations comme opérateurs de l’intervention sociale est faire un contresens.

Les exemples de l’aide à domicile sont éclairants de ce point de vue car ils mêlent offre et achat de service et accompagnement de personnes fragilisées.

Les prestations d’aide à domicile sont achetées par les utilisateurs directement ou par une collectivité en qualité de tiers payant et ces prestations sont définies par des standards « qualité de la vie » d’une société développée. Il n’y a pas de différence de nature entre ces prestations dites « sociales » et l’entretien d’un jardin, ou la livraison de courses à domicile par une société spécialisée. Il s’agit d’actes techniques qui peuvent répondre à des critères normatifs de certification.

En revanche, aider une personne, une famille ou un groupe à évaluer ses potentialités, ses points forts et ses manques, susciter une prise de conscience des capacités mobilisables, et des divers services auxquels on peut faire appel, accompagner vers l’autonomie, constitue le coeur de l’intervention sociale, l’essence même du travail social.

Interroger en permanence les processus communs d’insertion et d’intégration de la société est un autre aspect de l’intervention sociale et il est indissociable du premier.

Un système qui refuserait d’entendre l’appréciation critique des professionnels de l’intervention sociale sur ses processus d’intégration et sur les services aux personnes qu’il crée serait menacé de totalitarisme.

Des professionnels de l’intervention sociale qui négligerait cette fonction critique pour ne s’investir que dans une relation individuelle d’aide fondée sur la compassion ou la culpabilisation, manqueraient gravement à leur mission.

En ce sens, s’engager dans le débat du devenir de l’intervention sociale passe par une réflexion sur son contexte de travail, ses cadres de référence, afin de ne pas prendre la responsabilité du dépérissement ou de l’obsolescence des processus d’intégration qui fondent le travail social

L’intervention sociale conçue par une société démocratique est faite d’écoute, d’accompagnement et de médiation.

Contrairement aux services, l’intervention sociale n’est pas neutre, c’est une démarche de promotion de la pleine participation de tous les citoyens par la non-discrimination et l’égalisation des chances.

Elle se fonde sur les droits de l’homme et les activités de ses professionnels sont conçues et conduites en référence à ces principes.

Ils ont ainsi construit leur projet de vie, ils existent pour et par eux-mêmes, ils participent à la vie de la « cité », ils ont retrouvé leur citoyenneté.

Post-Scriptum

"Qualifier le travail social" ouvrage aux éditions Dunod








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