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mercredi 18 janvier 2006
Julien Bricaud, Face au soupçon, construire des pratiques éducatives
par RIME



Julien Bricaud Journée d’étude « Mineurs Etrangers Isolés » BUC RESSOURCES 15 décembre 2005

Face au soupçon, construire des pratiques éducatives

Auprès des mineurs isolés, les professionnels de la protection de l’enfance habitués à travailler avec des mineurs en danger dans leur milieu familial sont conduits à travailler avec un public nouveau : les mineurs en danger hors de leur milieu familial. Pour s’interroger sur la manière dont ces jeunes affectent les pratiques éducatives, il faut résister, je crois, à une lecture fondée sur les différences que présentent les mineurs isolés (leur langue, leur culture...) et préférer s’intéresser aux conditions dans lesquelles nous les accueillons. Soupçonner le mensonge Parmi les professionnels, le constat est à peu près unanime : un soupçon persistant entoure l’accueil et la protection des mineurs isolés. Lesoupçon se focalise notamment sur les mensonges constatés ou supposés tenus par les jeunes étrangers isolés aux travailleurs sociaux. De quels mensonges s’agit-il ? Les jeunes mentiraient sur leur âge. Nombreux sont les jeunes qu’on soupçonne d’avoir un âge différent de celui qu’ils annoncent. Documents d’état civil absents ou insatisfaisants, signes extérieurs de maturité... nourrissent les soupçons des travailleurs sociaux sur l’âge réel de certains mineurs dont ils ont la charge. Les jeunes mentiraient sur leur isolement. De nombreux jeunes se présentent comme « orphelin » et expliquent que leurs parents sont morts. Régulièrement, on comprend par la suite qu’il n’en est rien. D’autres mensonges s’insinuent également entre les jeunes et les services sociaux : fausse nationalité, faux noms, faux récit de vie, etc. Voilà qui finit par donner des histoires types qui se ressemblent parfois souvent les unes les autres : « je suis fils unique, j’ai quinze ans, je viens d’un pays en guerre, je n’ai pas de famille, mes parents sont décédés brutalement ». Parallèlement au discours sur le mensonge, le champ lexical de la « manipulation » est aussi très présent dans le discours des professionnels. Les mineurs isolés sont soupçonnés d’être manipulés et parfois manipulateurs. Mais la défiance se développe aussi dans l’autre sens, des jeunes vers les professionnels. Les mineurs s’interrogent sur le rôle des travailleurs sociaux. Ils ne comprennent pas toujours la fonction de « protection de l’enfance », de quoi s’agit-il au juste si ce n’est pas de fournir un hébergement et des papiers ? D’un côté, les jeunes étrangers isolés mentent, de l’autre les professionnels soupçonnent les jeunes de cacher des informations sur leur situation pour avoir droit à une aide. Que faut il entendre par soupçon ? Le soupçon est un spectre d’attitudes diverses : au sens le plus faible, il est une simple incertitude quant à la vérité, il a alors le sens de doute raisonnable comme dans la démarche scientifique par exemple. Mais la notion de soupçon peut aussi aller jusqu’à une suspicion de culpabilité sans preuves tangibles : « s’il nous cache quelque chose, c’est qu’il est coupable d’actes malhonnêtes ». La difficulté de travailler avec le soupçon réside dans le caractère potentiellement glissant du doute légitime à la suspicion de culpabilité. Le soupçon a des conséquences multiples dans l’accompagnement des jeunes. Au niveau éducatif d’abord, le soupçon comme présomption de culpabilité peut entraver le processus éducatif en favorisant la projection de représentations négatives sur le jeune accompagné. Obstacle à la mise en confiance, le soupçon semble barrer la possibilité d’un accompagnement à long terme. En terme d’application de la loi, il a aussi des conséquences plus graves encore. Certains professionnels d’établissements d’urgence refusent d’accueillir un jeune qu’on soupçonne de mentir. D’autres fois, ce sont des dispositifs juridiques entiers qui ne sont pas appliqués pour ce même motif. Certains services de l’Aide sociale à l’enfance expliquent que l’article 223-2 du Code de l’Action Social et des Familles qui organise le recueil provisoire d’un mineur sans représentant légal n’est pas appliqué de peur que tous les jeunes concernés racontent « la même histoire ». Soupçons et mensonges minent de l’intérieur toute relation de confiance. Ils sont une épreuve pour les professionnels amenés à travailler avec les mineurs isolés. Pour se défaire du soupçon, il me semble vain de prétendre lever tous les malentendus (il en restera toujours), il est encore plus vain de chercher à tout savoir des mineurs qu’on accompagne. Il est sans doute plus intéressant pour l’éducateur de soupçonner le soupçon lui-même. La peur d’être dupe Les discours sur les mensonges des usagers et la crainte de la manipulation ne sont pas spécifiques aux mineurs isolés. On soupçonne ainsi fréquemment les mères célibataires de cacher l’existence d’un conjoint pour bénéficier de l’Allocation Parent Isolé. De même, les gens du voyage ou les personnes toxicomanes sont traditionnellement considérés comme des menteurs hors pair face aux services sociaux. L’enjeu sous-jacent de telles qualifications est de contrôler les déclarations des usagers pour répondre aux situations de fraudes possibles. Que les professionnels aient des représentations négatives des mineurs isolés peut paraître étonnant au premier abord. La première impression des professionnels est souvent très positive : quel plaisir de travailler avec ces jeunes globalement faciles à mobiliser pour un projet d’insertion et fortsde nombreuses ressources. Alors pourquoi le soupçon est il aussi tenace dans leur cas ? Le travail avec les mineurs isolés est vécu par certains comme une « surcharge » de travail. Un tel travail inquiète et entraîne parfois la peur d’abandonner la mission traditionnelle de protection des enfants en danger du secteur local. Cette inquiétude pourrait bien d’abord résulter d’un environnement de travail nouveau : partenaires et institutions nouveaux pour les éducateurs, relatif isolement des professionnels amenés à prendre des décisions, débats incessants sur l’application des dispositifs en direction des mineurs isolés, crainte de devoir travailler constamment dans l’urgence... Ce contexte concourt à placer les travailleurs sociaux chargés de faire appliquer la loi dans une insécurité juridique propice à des pratiques disparates. Confrontés à la pénurie des places disponibles dans les établissements, à des obstacles administratifs et juridiques multiples, aux incertitudes sur l’avenir des jeunes à leur majorité, les travailleurs sociaux font l’expérience d’une certaine impuissance auprès des jeunes étrangers. Définition fluctuante, conditions de travail nouvelles, les professionnels peinent parfois à ne pas attribuer les difficultés aux mineurs eux-mêmes : « ces jeunes ont-ils bien leur place dans un foyer ? Si n’y a pas de place pour les accueillir, c’est peut-être qu’ils n’en ont pas vraiment besoin ? » Bien entendu, tous les mineurs isolés ne font pas l’objet d’un tel questionnement. On accepte facilement la présence de certains alors que les interrogations se font plus nombreuses pour d’autres. Dans le discours des professionnels, on distingue parfois les bonnes et les mauvaises raisons de venir en France et d’être pris en charge par les services sociaux. Certaines catégories sont plus touchées que d’autres : la protection des garçons est souvent moins complète que celle des filles, traditionnellement perçues comme plus vulnérables et plus dignes de protection. La présence des réfugiés politiques apparaît également plus légitime que celle des migrants économiques conformément à une hiérarchie persistante des représentations du migrant.

Au-delà des conditions de travail, d’autres discours viennent fonder le soupçon à l’égard des mineurs isolés. Héritière d’un vieux débat public, la théorie de « l’appel d’air » sert de caution à ceux qui rechignent à accueillir les mineurs isolés. Selon cette théorie, « plus on en accueille, plus il en arrivera ». Cette théorie est loin d’être fondée : elle ignore que notre territoire n’est pas toujours la destination prévue initialement, que l’objectif de bon nombre de jeunes en arrivant n’est pas de « bénéficier » de nos institutions éducatives mais surtout de travailler pour rembourser la dette contractée pour financer le passage en France, bref que la France et les avantages supposés de sa protection sociale ne sont pas les motifs du départ. Comment comprendre le succès de cette théorie auprès des travailleurs sociaux ? Par delà un contenu approximatif, cette théorie pourrait bien réveiller des peurs profondes. Je pense en premier lieu à la peur d’être instrumentalisé par les jeunes eux-mêmes ou par les réseaux qui les aident à passer en France. A la peur d’être manipulé, on peut sans doute ajouter la colère qui naît du sentiment de trahison ressenti par certains professionnels lorsqu’ils ont apprennent que des jeunes qu’ils accompagnent ne sont pas isolés sur le territoire français ou bien qu’ils sont bien plus âgés que ce qu’ils ont d’abord indiqué. Autre sentiment en jeu, il ne faut surtout pas perdre la face devant les usagers. En étant rigoriste dans l’application de la loi et en accordant peu de crédit aux informations qu’on ne peut pas vérifier, on s’assure par avance de ne surtout pas « se faire avoir ». Au fond, c’est la peur d’être dupe qui domine. Mais dupe de quoi ? Est-ce que cela remet en question la réalité du danger que rencontrent les jeunes ?

Répondre au soupçon

Un tel constat implique plusieurs réponses. Une réponse théorique pour commencer ; il est urgent de s’interroger sur la nature des mensonges des mineurs isolés. A mes yeux, ils ne doivent surtout pas être confondus avec une quelconque mythomanie ou avec toute autre pathologie semblable. Dans un contexte incertain, ces mensonges constituent pour les jeunes les seules solutions disponibles pour s’assurer une prise en charge sociale. Réponse pragmatique ensuite ; l’apparition de discours sur les mensonges des jeunes doit fonctionner comme un signal d’alerte dans les institutions pour veiller à ce qu’on ne passe pas d’un doute raisonnable quant à la vérité à une suspicion de culpabilité. Le soupçon perturbe la relation éducative et demande aux professionnels d’adapter leurs pratiques de manière spécifique. Cela commence par mettre en question une pédagogie fondée sur l’aveu. Bien que tout le monde s’en défende, cette pédagogie reste très présente. Qu’on pense par exemple aux entretiens menés dans le but de faire avouer à l’autre qu’il a tort. Cette manière de faire implique que tous les problèmes sont du côté des jeunes et toutes les solutions du côté des professionnels. Or en matière de mensonges, les mineurs isolés sont parfois contraints de mentir par la situation propre à leur prise en charge. Il n’est jamais facile de se défaire de l’obsession de l’aveu. En travail social, la fourniture d’un service implique que le destinataire se confie un peu, ou même beaucoup. En contrepartie de l’aide accordée, une attente se développe à l’égard de l’usager à qui on demande de « collaborer » à sa prise en charge. Cette contrepartie sous forme de discours partagé avec les professionnels est très sensible quand on dit aux jeunes « ici ce n’est pas un hôtel », ce qui sous entend « tu es aussi là pour parler avec nous, pour collaborer avec nous ». A la personne qui paraît nous cacher quelque chose, il faut pouvoir assurer que l’offre d’aide n’est pas liée à la vérité des discours qu’elle peut tenir. On n’accompagne pas les personnes parce qu’elles nous disent la vérité mais parce qu’elles y ont droit. Auprès des mineurs isolés l’obsession des papiers occulte bien souvent tout autre objectif éducatif. Pourtant, il est essentiel de résister à la pression administrative et de s’autoriser à faire autre chose que de les interroger sur leur âge et sur leur isolement. Davantage qu’un espace de vérité, il s’agit d’instaurer un espace de sécurité et de confiance entre jeunes et éducateurs.

Pour nouer une telle relation, l’éducateur dispose de nombreuses ruses. Il peut s’appuyer sur les outils que lui fournissent différentes traditions éducatives : travailler avec les groupes pour soulager la violence parfois sous-jacente à une relation duelle, développer le jeu pour redonner du mouvement à des postures figées, sortir, aménager des circonstances nouvelles pour susciter des comportements inédits, développer les médiations artistiques, travailler en direction des parents y compris quand ils sont absents, reconnaître les liens d’appartenances dans lesquels les jeunes ont grandi, chercher à soulager les conflits de loyauté... Que reste-t-il alors de la vérité ? L’a-t-on perdue en route ? « On ne peut pas travailler si on ne connaît pas son histoire », entend on souvent à propos des mineurs étrangers. Accéder à la mémoire est sans doute primordial, mais il ne faut pas comprendre ce besoin au sens littéral et plutôt parler d’accès à une histoire des affects et des sentiments ressentis. Il me semble qu’il ne faut pas confondre le parcours du jeune tel que l’éducateur le rédige dans un rapport d’observation et la possibilité d’accéder à une histoire vivante par la personne ellemême. Face au soupçon et au mensonge, il nous appartient de concevoir des interventions à distance, respectueuses du secret auquel les mineurs isolés sont tenus. Le mensonge n’est jamais que la solution provisoire qu’une personne trouve pour répondre à une situation donnée. Faire évoluer cette solution vers des pratiques et des normes socialement acceptables, voilà peut-être la tâche de l’éducateur.

Julien Bricaud, éducateur spécialisé

Cette intervention est une synthèse d’un ouvrage sur le travail éducatif avec les mineurs isolés, à paraître au printemps 2006.








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