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lundi 15 avril 2002
L’alternative culturelle à l’incarcération
Pour une solution digne de notre pays

par Williams MALARET


La réouverture de centres fermés pour mineurs délinquants n’est pas une solution digne de notre pays. L’insécurité est à l’évidence une réalité, même si elle est sans doute moins univoque qu’on se plaît à la montrer, et qu’il conviendrait de parvenir à distinguer réalité et sentiment.


Ceci dit, interroger les solutions mises en oeuvre ou prônées pour améliorer la situation est une nécessité, un devoir éthique, surtout lorsque, comme c’est le cas actuellement dans la campagne électorale, certains hommes politiques ou candidats de tout bords, et non des moindres, sont d’accord pour la réouverture des centres fermés pour mineurs délinquants. Devoir éthique, surtout lorsque, comme c’est mon cas, on est depuis longtemps un acteur de l’action sociale, précisément auprès de la population dont il est question. Population en grande difficulté familiale, personnelle, sociale, mais dont la richesse réelle, profonde, n’a d’égale que la bêtise de cette proposition commune d’en revenir à des « solutions » d’enfermement d’un autre âge.

En effet il s’agit bien d’un retour et non, comme on veut nous le faire croire, d’une « solution » nouvelle.

Toute personne un peu éclairée de ces questions sait que les centres fermés ont existé en France jusque dans les années 70/80. Devant l’échec total de cette solution [1], professionnels et décideurs de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (Éducation surveillée à l’époque) ont eu le courage, l’intelligence, l’humanité aussi, d’en convenir et de chercher, notamment avec le secteur associatif, des solutions alternatives crédibles.

Ce qui fût fait, et quoi qu’on en dise pas si mal.

Car l’excellent travail quotidien, difficile, des milliers de travailleurs sociaux de ce pays, en milieu ouvert comme en institution, dans le secteur public comme dans le privé, porte ses fruits, donne des résultats. Des solutions nouvelles, originales, transversales ou multi-partenariales, sont trouvées, mises en oeuvre. Pas de miracle, ni ici, ni ailleurs, mais un tissage patient de liens, une écoute permanente au-delà des mots, non exempte de coups de gueule et de ras-le-bol, l’ensemble apportant, lorsque le temps nous est donné, un réel mieux-être et de nombreuses réussites au plan de l’insertion sociale pour une grande majorité de jeunes accompagnés.

Notre travail est celui-là, pas parfait, mais bien fait, et en recherche constante d’amélioration.

C’est à ce titre que l’on est en droit de se demander pourquoi à notre connaissance, faisant fi de tous les principes démocratiques dont les candidats et leurs états-majors se gaussent depuis des semaines, aucune personne qualifiée ni instance habilitée, tel le Conseil Supérieur du Travail Social, n’a été consulté préalablement à cette regrettable décision de réouverture des centres fermés pour mineurs délinquants.

Car ce choix-là, contestable s’il en est, traduit purement et simplement le début de l’abandon de la primauté de l’éducatif sur le répressif, choix qui se repère également dans le projet de comparution immédiate des mineurs, très contesté par les magistrats de la jeunesse eux-mêmes [2]. Ce traitement et cette justice des mineurs, expéditive, d’exception, est inacceptable. D’autant plus que le dispositif actuel, même si des améliorations sont toujours possibles, permet déjà de répondre aussi, si besoin, par la répression.

Pourquoi, s’il faut enfermer des jeunes ne pas oser les mettre en prison puisqu’il s’agit d’une privation de liberté ?

Savez-vous qu’aujourd’hui, contrairement à ce que beaucoup de concitoyens s’imaginent, les magistrats pour enfants incarcèrent des mineurs délinquants ? Deux fois plus en 2000 que par le passé. Je ne suis pas sur qu’il faille s’en réjouir, mais au moins s’agit-il d’une prison, nommée comme telle, et non d’un ersatz dont on change le nom, croyant sans doute, de manière illusoire, changer la réalité par un tour de passe-passe. Car si l’on doit parfois exclure temporairement un jeune de la société civile, autant le faire vraiment, clairement, courageusement, et nommer prison ce qui est prison, afin que le jeune lui-même soit dans une réalité compréhensible, cohérente, par nature structurante, au contraire du non-dit où des réalités travesties qui, semant le trouble, ne permettent l’élaboration d’aucune relation de confiance.

Qu’avez-vous besoin d’inventer une nouvelle sorte d’enfermement, de renforcer « le grand continuum carcéral » comme dit Foucault. Contentez-vous d’utiliser ce qui existe à bon escient, avec humanité, ce qui présuppose d’ailleurs que l’amélioration des conditions d’accueil dans les prisons françaises, a fortiori pour les mineurs, soit une réelle priorité politique. Voilà bien un chantier prioritaire [3].

Pourquoi, plutôt que d’aller dans le sens de « solutions » d’exclusion et d’injustice sociale, ne pas oser des propositions nouvelles. Il m’en vient une à l’esprit, mais je suis certain qu’il y en a d’autres. Chacun d’entre nous, parce qu’il en a bénéficié, sait combien la transmission des savoirs, d’une ou de cultures, aura compté dans sa vie, dans ce qu’il est aujourd’hui. La rencontre avec le beau, le laid, le vrai, l’authentique, avec l’histoire des hommes, de leurs idées, de leurs luttes, de leurs oeuvres, de leurs croyances, parce que porteuses de valeurs et de prise de conscience, à partir des mots qui les font vivre, peut enclencher en chacun un mécanisme réel de compréhension, de sentiment d’appartenance et dans le cas qui nous occupe, - les jeunes en grande difficulté - de réparation.

Dans cet axe, pourquoi ne pas oser ce que je ne nommerai, de manière impropre mais le temps presse, une « injonction culturelle » sorte « d’alternative culturelle à l’incarcération ». Il s’agirait de proposer de limiter ou réduire la peine des jeunes qui acceptent de reprendre réellement leurs études et obtiennent un ou plusieurs diplômes qualifiants, posant l’hypothèse que les enseignements d’une part, la réussite d’autre part, peuvent à terme aider les personnes à se découvrir d’autres centres d’intérêts, de nouveaux modes de relation, un nouveau fonctionnement personnel, en un mot être facteur de transformation positive de la personne.

Utopique, bien sûr, et alors ? La scolarité obligatoire est fondée sur quoi ? Ceux qui rêvent d’être Président de la république, sont portés par quoi ? J’ose espérer par un peu, au moins, d’utopie. Car rappelons-nous que Freud lui-même a tenu désigner trois impossibles dans la vie de tout homme : psychanalyser, éduquer, gouverner. Si cela doit certes nous rendre modestes, cela peut aussi, la tâche étant a priori impossible, nous amener à laisser une place réelle à l’utopie, fondatrice d’espoir, de sens et donc d’un meilleur sort pour ceux dont on s’occupe, même si la réalité atteinte n’est pas tout à fait celle que nous visions au départ.

Aussi je vous en conjure, Mesdames et Messieurs les candidats-présidents, prenez la décision de surseoir temporairement à tout engagement d’un enfermement renforcé de la jeunesse en difficulté, au moins jusqu’à production d’avis et de propositions éclairés. Cela vous permettra, après les élections - période par nature peu favorable à la prise de décisions sereines - d’arrêter des orientations sérieuses et non taxables d’électoralisme sur le dos de la jeunesse en difficulté.








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Notes

[1] Voir l’article du Monde du 23 mars 2002 « Le centre de Juvisy, fermé en 1979, une « prison qui ne veut pas dire son nom, prête à exploser à tout moment »

[2] Le Monde du 4 avril 2002 p 12

[3] Voir le rapport annuel 2001 de Mme Claire Brisset, défenseure des enfants, cité dans le Journal du Droit des Jeunes de janvier 2002 p 38 avec le commentaire suivant : « La défenseure pointe dès lors les conditions indignes d’incarcération des mineurs qui font de le France un pays barbare dans le cercle des pays nantis d’Europe »




1 Message

  • > L’alternative culturelle à l’incarcération 1er mai 2002 14:58, par Michel Laquaz

    Belle idée novatrice que cette alternative culturelle. Je pense qu’il y a là un grand chantier de réflexion. Le problème posé par la prison (j’enfonce ici si j’ose dire des portes ouvertes) est le nombre de place et la destructuration subit par celui qui y est enfermé. Comment préparé un diplôme dans cet environnement ?
    Je ne suis pas pour les centres fermés sauf s’ils sont conçus comme de véritable prison pour mineurs : c’est à dire à la fois lieu de privation de liberté et possibilité de préparation d’une réinsertion (prépa de diplômes etc).

    Les prisons sont trop pleines, les conditions de promiscuité entre adulte et jeune néfaste pour ces derniers alors osons la mise en place non pas de nouvelle prisons sur le même modéle mais de prison réélement conçue pour les mineurs sans oublier bien évidemment toutes les actions de prévention que nous autres éducateurs essayons de mener.

    L’éducation spécialisée peut nous apprendre la nécessité de sanctions réélles quand le reste à échoué et seulement là alors même si cet appel peut être vécu comme un peu provoquant ; oui à l’ouverture de prisons pour mineurs et aussi OUI à un maintient et un développement de la prévention.
    En espérant votre réponse.
    Michel Laquaz (laquaz.faivre@wanadoo.fr)

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