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LE SOCIOGRAPHE - Recherches en travail social - Revue publiée par l'Institut Régional du Travail Social du Languedoc-Roussillon








dimanche 3 mars 2002
L’école de la république n’appartient pas aux « Républicains »
par Catherine CHABRUN, Joël BLANCHARD, Laurent OTT, Pierrick DESCOTTES



Le discours « républicaniste » sur l’école a le vent en poupe. Il se présente comme la planche de salut pour un système éducatif qui serait en pleine déliquescence avec des enfants violents, des parents absents, des enseignants démunis. Avec un opportunisme certain, il récupère le discours sécuritaire qui procède de la même logique réactionnaire. Comme par magie, le rétablissement de l’instruction civique suffirait à restaurer l’Autorité de l’école et des principales institutions.

Profitant de vents porteurs dans une société déboussolée, il tente de pousser son avantage en jetant le discrédit sur ceux qu’il surnomme ironiquement les « pédagogos », voire les « pédagogols ». Ces derniers, empêtrés dans leurs manies procédurales, seraient parmi les principaux acteurs de cette dégénérescence. Il conviendrait donc d’expulser « la pédagogie du vide » [1] qui néglige les contenus au profit de la méthode. Pire, les « pédagogos » seraient accusés d’entretenir dans l’inculture et l’anomie des « hordes de sauvageons » en puissance. Ils seraient même responsables de l’entrée des valeurs libérales dans l’école. Rappelons déjà que les chantres de la Tradition si regrettée n’ont jamais cessé d’être majoritaires dans les écoles.

Les apprentissages impartis à l’école relèveraient donc d’une dichotomie caricaturale et chaque enseignant serait sommé de choisir son camp ( mémoire ou réflexion, cognitif contre ou affectif, savoirs fondamentaux ou savoirs sociaux)

Si notre sympathie va assurément aux pédagogues qui, eux, ont le souci de l’enfant réel, nous ne voulons pas nous laisser enfermer dans ce débat réducteur. Car, pédagogues et républicains, voyant en l’école son propre recours, « en viennent à oublier l’essentiel : les inégalités sociales. » [2]

Praticiens et militants de la pédagogie Freinet, résolument hostiles aux nostalgiques de l’école dualiste de la 3ème république, nous ne nous sommes jamais bercés d’illusion pédagogique. Comme jadis Célestin Freinet, nous ne comprenons toujours pas que des collègues « fassent de la pédagogie nouvelle, sans se soucier des parties décisives qui se jouent à la porte de l’école mais nous ne comprenons pas davantage les éducateurs qui se passionnent activement pour l’action militante et restent dans leur classe de paisibles conservateurs. » [3] En l’occurrence, les paisibles conservateurs d’hier sont devenus bien vindicatifs !

Nous ne pouvons nous satisfaire des inégalités criantes engendrées par notre société libérale et nous inscrivons notre démarche militante dans un mouvement social plus large qui vise le changement.

Un souci de la réussite de tous, et pas seulement celle des enfants qui sont proches de la culture de l’Ecole, doit s’appuyer aujourd’hui, plus encore qu’hier, sur la culture première et la vie des enfants. Alors, avec eux, pas à pas, dans une atmosphère coopérative qui laisse toute leur place à l’expression, à la communication et au tâtonnement expérimental, se construisent des passerelles vers d’autres cultures, vers la Culture. Cela demande de l’exigence mais aussi un sens de l’écoute et de l’accompagnement pédagogique. L’acquisition des connaissances est d’autant plus efficace et dynamique qu’elle prend corps dans des groupes vivants et qu’elle a un sens pour les enfants. A ce compte, on va bien souvent bien au-delà des programmes sur lesquels se crispent les tenants de la tradition.

Aussi, forts de pratiques qui continuent de faire leurs preuves au quotidien, nous pouvons lancer à ces Messieurs les « Républicains » :

« Descendez de votre estrade, de votre chaire, venez dans nos écoles, dans nos classes, à la rencontre d’enfants bien réels et vous constaterez déjà que, même dans des quartiers dits sensibles, des pratiques coopératives, cohérentes sont génératrices de sérénité. Vous verrez qu’en construisant la loi au quotidien avec les enfants, ceux-ci sont mieux capables d’en mesurer les tenants et aboutissants et de la respecter. D’ailleurs, dans la lutte contre la violence à l’école, on se tourne régulièrement vers nos pratiques... Pour autant, nous ne sommes pas prêts à assumer le rôle de pompiers sociaux que d’aucuns aimeraient nous voir jouer à bon compte. Nous sommes dans une démarche de transformation et non de simple pacification scolaire et sociale qui ne règlerait rien sur le fond.

Ouvrez les yeux et vous verrez que l’Ecole que vous voulez réhabiliter, enferrée dans son fameux élitisme, n’a jamais engendré autre chose qu’arrogance d’un côté et rancoeur ou sentiment d’exclusion de l’autre, ingrédients fondamentaux d’une société à plusieurs vitesses. Une société où le mythe de l’égalité des chances constitue une imposture dès lors qu’on reste aveugle aux déterminants sociaux et économiques mais aussi aux perspectives réellement offertes aux enfants. En la matière, la réhabilitation des bourses pour les enfants des milieux défavorisés, sans en nier le bien-fondé, ne peut qu’influer à la marge, comme autrefois.

Ouvrez les yeux et vous verrez que l’école archaïque que vous prônez, figée dans ses certitudes et l’inertie bureaucratique, conduit avec sa logique de compétition à faire perdre le sens du vivre ensemble et du bien commun. A son corps défendant, elle fait le lit de l’école libérale par l’inadaptation de ses réponses aux défis sociaux actuels. Quoi que vous en disiez « le système éducatif vit encore dans le mythe constamment réaffirmé d’une dynamique de transmission des connaissances qui se ferait par le seul canal de fonctions intellectuelles supérieures (à l’exclusion des émotions et des personnalités individuelles, des cultures et des croyances collectives, etc.) entre un diffuseur abstrait (l’enseignant) et un récepteur abstrait (l’élève). La réalité ne s’accorde pas avec cette théorie et il semble peu efficace de vouloir l’y faire entrer à tout prix en s’arc-boutant sur des pratiques pédagogiques traditionnelles [....] » [4]

Comme par hasard, c’est vous que l’on retrouve encore dans l’opération de dénigrement des nouveaux programmes de l’école primaire. Si nous condamnons dans ceux-ci la régression que constitue le seul recours aux comportements alphabétiques pour l’apprentissage de la lecture, pour nous, ces programmes représentent malgré tout une avancée en ce qu’ils donnent plus de place aux apprentissages en contexte qui font sens pour les enfants. Ils ne vont même pas assez loin en laissant une part encore trop belle aux programmations sclérosantes que vous aimez tant.

Et puis, quand vous prônez un retour aux filières, nous militons activement pour une éducation polytechnique pour tous. Dans une société complexe, il devient indispensable de développer au maximum toutes les formes d’intelligence et non, la seule intelligence logico-verbale que vous vénérez tant. Nos pratiques, en cherchant à appréhender dans leur globalité les enfants et les groupes dans lesquels ils évoluent, sont mieux à même de relever ce défi.

Nos désaccords sont donc profonds, nos logiques sont opposées.

La pédagogie Freinet n’est pas soluble dans le pédagogisme : nous revendiquons avec force une école populaire, dans un service public d’éducation de qualité qui soit capable de dialogue avec les enfants, les jeunes et leurs familles, et en particulier celles et ceux qui en sont les plus distants culturellement. Pour nous c’est cela la véritable école de la République, mais une République à refonder, dont l’école, en prise avec la réalité sociale, prépare activement à l’exercice de la démocratie participative, une école qui tourne le dos au SMIC éducatif de savoirs prétendument forts vers lequel certains voudraient renvoyer les enfants d’aujourd’hui. Une école qui ne prétende plus faire ou penser pour mais qui avance avec.

Post-Scriptum

Pour l’ICEM - Pédagogie Freinet,

Catherine Chabrun, Pierrick Descottes, Laurent Ott, Joël Blanchard


Congrès de l’ICEM pédagogie Freinet : du 19 au 23 août 2002 à Bordeaux

« La pédagogie Freinet : des pratiques éducatives pour une école populaire aujourd’hui »











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Notes

[1] « La pédagogie du vide » H. Boillot et Michel Le Du, PUF 1993

[2] « Le ghetto des discours sur l’école » P. Encrenaz et E. Hassenteufel, dans Libération,10 février 2001

[3] Extrait des Perspectives de l’Education Populaire, dans L’éducateur, novembre 1978

[4] Laurent Mucchielli, Le Monde diplomatique, février 2002




3 Messages de forum

  • > L’école de la république n’appartient pas aux « Ré 9 mars 2002 15:00, par Gaberan Philippe

    Pour que l’école de la république cesse d’appartenir aux Républicains qui de Platon à Rousseau défendent une société pyramidale, immobile, organisée autour de la préservation des privilèges d’une élite, j’ai appelé à une rupture épistémologique, au sens de Bachelard,avec l’Emile et le mythe rousseauiste de l’élève idéal (de l’engagement en éducation, érès). Il faut plaider pour un engagement du maître qui aille à la renonctre de l’enfant tel qu’il est et non tel qu’on (la norme) voudrait qu’il soit. Il faut croire en une transforamtion possible de l’élève qui ne soit pas une fabrication d’un citoyen modèle. C’est une révolution culturelle de l’école qu’il faut entreprendre et contre laquelle s’élèvent les critiques voire m^me les insultes des Républicains à l’égard des Pédagogues.
    Pour ne pas s’enfermer dans cette opposition stérile, une des alternatives possibles est l’organisation d’un réseau de ceux qui militent pour une école qui soit celle de la démocratie.
    amicalement

    Répondre à ce message

  • > L’école de la république n’appartient pas aux « Ré 1er mai 2002 15:12, par Michel Laquaz

    Que de choses à dire !
    J’apprécie le sens de votre article mais j’aimerais rajouter quelques pistes de réplexions.
    Il me semble que le problème de l’école est aujourd’hui de se poser cette question fondamentale dans le sens premier :
    L’école est-elle un lieu d’apprentissage ou un lieu de vie ?

    La deuxième remarque me vient de la lecture de Snyders qui définit un angle pédagogique qui me semble particulièrement intéressant : une pédagogie "efficace" est définie comme la mise en place d’une dialectique entre la continuité et la rupture ; c’est à dire continuité de l’expérience de l’enfant et rupture par l’acquis de nouvelles données de nouveaux savoirs ; le rapport dialectique devant être à mon sens en permanence évalué afin de permettre à l’enfant d’adhérer à sa formation tout en entrant dans un nouvel élan de savoir.

    Qu’en pensez vous ?
    A bientôt de vous lire.

    Michel Laquaz (laquaz.faivre@wanadoo.fr)

    Répondre à ce message

  • Bonjour, nous sommes maintenant en 2005 mais votre texte est toujours et peut être encore plus d’actualité.
    A une époque ou la réforme est devenue un culte, pourquoi n’avoir pas fait la promotion de nombreuses expériences éducatives innovantes et réussies tant au sein même de l’éducation nationale qu’à sa périphérie ?
    La situation de handicap social existe, je la rencontre quotidiennement dans le cadre de l’accompagnement de jeunes apprentis reconnus travailleurs handicapés après avoir été très tôt exclus de l’école ordinaire.

    Voir en ligne : Quoique ! Des exclus de l’école dérangent

    Répondre à ce message

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