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dimanche 13 mai 2001
Le temps du sujet
par Joseph ROUZEL


« Il est certain que se coltiner la misère, c’est entrer dans le discours de ce qui la conditionne, ne serait-ce qu’au titre d’y protester. »
Jacques Lacan, Télévision


Au début de la Genèse, les Elohim, terme que l’on traduit par Dieu, après avoir créé le monde dans un acte de séparation, le ciel en haut et la terre en bas, après avoir peuplé ces lieux d’animaux, les oiseaux dans le ciel, les poissons dans l’eau et les autres sur terre, façonnèrent cet animal étrange à partir de l’humus, c’est pour cela qu’on l’appela par la suite humain : humain, le terrestre. Cet animal étrange eut pour première caractéristique de parler. L’homme ou l’animal qui parle, voilà une définition on ne peut plus simple de l’humanité, une définition un peu... humble (même étymologie : à ras de terre). Mais les Elohim constatèrent que l’homme pour parler a besoin d’un interlocuteur, d’un semblable : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul, pensèrent les Elohim, nous allons lui faire une aide semblable à lui. » Et les Elohim se mirent à inventer toute une série d’animaux qu’ils firent défiler devant l’homme pour voir quel nom il leur donnerait. Mais l’homme eut beau leur donner des noms cela ne fit d’aucun un compagnon, un semblable. Le langage n’est pas fait pour nommer, il est fait pour faire exister des sujets dans le lien social. C’est ainsi que les Elohim en vinrent à créer une compagne à l’homme. Ils la créèrent en lui en enlevant un morceau. La femme naquit d’un manque dans l’homme. De là à s’imaginer qu’elle est justement l’objet qui lui manque, il y a un pas... infranchissable.

Voici un mythe célèbre qui nous enseigne ce qu’il en est du langage et de l’animal parlant. Le langage est le lieu où chaque sujet se fait naître face à autrui. L’origine du langage est un manque, un trou dans le corps. Autre conséquence, ce ne sont pas des choses déjà là qui produisent les mots, mais les êtres parlants qui produisent et façonnent les choses en les parlant.

On connaît la suite de l’histoire. L’homme et la femme de l’origine ayant goûté à la jouissance, ce qui les ferait non-manquants, sont exclus des verts paradis d’Eden. Ce mythe biblique fonde l’être parlant comme exclu. Nous sommes tous des exclus ! L’être humain est dès lors un animal dénaturé, chassé d’une relation instinctive à la nature, condamné dans son rapport au monde et aux autres à en passer par la médiation du langage. L’homme, sorti de l’humus est exilé de l’origine. Voilà la leçon que l’on peut retenir de ces prémisses d’une anthropologie antique.

Finalement comme le rappelait récemment Michel Chauvière : « Les mots font les choses ». Ce grand détour pour en arriver à ce constat : la force de création du langage, ce pouvoir du signifiant de découper dans le monde des unités de sens, est une des clés pour entamer une réflexion sur ce qu’il en est des usagers dans le secteur social et médico-social. Dans un ouvrage récent, Le travail d’éducateur spécialisé, j’ai souligné à quel point la nomination des personnes dans ce secteur renvoie à la catégorie de l’innommable. [1] Passant en revue le vocabulaire qui désigne les populations qui relèvent de l’action sociale on aboutit à un constat : une stigmatisation des personnes à travers la nomination, et un mode de relation induit, où la prise de pouvoir des techniciens (ES, ME, ETS, AS, EJE, CESF, AMP...) est prédominante. Infantilisation, voire réification d’un coté ; toute puissance de l’autre. Les mots font les choses. Les mots font les êtres assignés à résidence dans une dénomination, ils font aussi les rapports entre noms et donc entre fonctions. Entre les travailleurs sociaux et la cohorte des « pris en charge », s’ouvre tout un monde d’aliénation sociale. Les représentations s’ouvrent en miroir. Du coté du travailleur social se déploie une maîtrise illusoire, où il tente vaille que vaille de ramener tous ces « exclus » dans le droit chemin : il n’en est qu’un, celui du discours dominant ; du coté usager se développe une jouissance à devenir la chose de l’autre et le déchet de la société. Heureusement parfois certains résistent à se faire chosifier. S’ouvrent alors à eux les stratégies du mépris, ou dans le meilleur des cas de la ruse : laisser croire au travailleur social qu’il tient le bon bout du manche, pour profiter des miettes du système. Dans tous les cas un mot signe ce type de lien social : aliénation. Entendons le terme sur son versant politique mais aussi psychiatrique : l’aliénation sociale se double de l’aliénation mentale. Dans ce grand roman qu’est Molloy, Samuel Beckett met en scène une rencontre entre Molloy, arrêté on ne sait pas trop pourquoi dans un commissariat et une assistante sociale.

« Elle me tendait un bol plein d’un jus grisâtre qui devait être du thé vert sacchariné, lacté à la poudre, dans une soucoupe dépareillée... Je vais vous dire une chose, quand les assistantes sociales vous offrent de quoi ne pas tourner de l’oeil, à titre gracieux, ce qui pour elles est une obsession, on a beau reculer, elles vous poursuivraient jusqu’aux confins de la terre, le vomitif à la main... Non, contre le geste charitable, il n’existe pas de parade à ma connaissance. On penche la tête, on tend les mains toutes tremblantes et emmêlées et on dit merci, merci madame, merci ma bonne dame. A qui n’a rien, il est interdit de ne pas aimer la merde. » Molloy trouve pourtant la force de tout envoyer balader, la tasse de thé grisâtre, la tartine de pain sec et celle qui essaie de les lui fourguer. Bien sûr la scène est violente. L’une veut faire le bien de l’autre qui s’y refuse. Mais n’est ce pas le paradigme de cette relation qu’il convient d’interroger ? Cette volonté farouche de faire le bien de l’autre, Emmanuel Kant n’y voyait-il pas l’essence même de la tyrannie ? Peut-on fonder la relation induite par le travail social sur d’autres principes que ces relents de charité religieuse ou laïque ? Comment en sortir ? Sans doute en inventant de nouveaux mots, des .mots qui disent la fraternité entre les hommes quels que soient les coups du sort qui en frappent certains. Mais la fraternité ne tient qu’encadrée par l’égalité et la liberté. Qu’est ce qu’une fraternité qui ne basculerait pas dans le registre de l’aliénation ? Sans doute pour répondre faut-il s’appuyer sur les fondements du droit qui a pour fonction de réguler les modes de jouissance entre les hommes. A la racine du droit siège cette loi de structure de l’humanité : la parole et le langage.

Le clou de la réification par les mots, c’est l’avènement dans le champ social, au cours des années 70, des termes d’exclus et d’exclusion. Inauguré par l’ouvrage de René Lenoir en 1974, il a depuis fait carrière. [2] C’était la première fois qu’un haut fonctionnaire prenait la plume pour poser le problème et envisager des solutions. Dans la foulée Giscard lui proposa de devenir Secrétaire d’Etat chargé de la question. Notons qu’à l’époque l’exclusion était abordée surtout sur son versant de la pauvreté, donc en termes d’en avoir ou pas. C’est d’ailleurs le titre de l’ultime chapitre de l’ouvrage de Lenoir : « Celui qui a et celui qui n’a pas. » L’accent y est mis par l’auteur sur l’inégalité dans la répartition des richesses. D’où une conclusion logique : diminuons par tous les moyens cette inégalité. Avec déjà quelques premières indications du coté d’un minimum social non lié au travail. Le RMI sera voté 14 ans plus tard le 1er décembre 1988. Dans l’analyse qu’en fait Serge Paugam en 1993, le RMI ne relève plus seulement du concept de l’avoir, mais aussi de la dette. [3] L’Etat élu comme grand Autre de chaque citoyen aurait une dette envers ceux que 1’on nomme exclus. D’où un retour en boomerang de la dette sous la forme du contrat d’insertion, sans évacuer cette ambiguïté concernant l’insertion sociale ou professionnelle. Voilà un idéal qui 25 ans plus tard a la peau dure : on peut voir ce que ça a donné ! C’est justement ce que tentent deux auteurs en 1995. Jean-Baptiste Foucault, ancien commissaire au plan et Denis Piveteau, Maître des requêtes au Conseil d’Etat, se penchent une fois de plus sur le lien social et l’exclusion. [4] Ils font d’abord le diagnostic de la crise du lien social à partir d’un symptôme bien connu : la solidarité dans les villages et les quartiers n’est plus ce qu’elle était. Mais en poursuivant leur réflexion ils tombent sur un os : l’exclusion pourrait avoir à faire avec un non-sens radical : être le rebut de l’amour. « Si je m’attache à vous, c’est que quelque chose nous lie. Et si personne ne voulait s’attacher à moi ? » questionnent les auteurs. Il y a chez tout sujet quelque chose qui résiste au lien social. Freud pointe cette chose du coté de la pulsion de mort et Lacan du coté de la jouissance. Un des fondements de la socialité est de faire barrage à la jouissance en lui opposant une dérivation dans la culture. « L’éducation, affirme Freud dans ses premières conférences dès 1917, c’est le sacrifice de la pulsion ». Mais il demeure dans la pulsion un fond « inéducable » ajoute Freud. Il se joue autant dans le camp des possédants que des pauvres. Ce fond de jouissance qui résiste aux appareillages culturels, fait le lit des positions subjectives dans le lien social. Si le capitaliste enfourche la jouissance du maître, les exclus occuperaient alors dans le champ social cette place de rebut de l’humanité, comme on dit. Rebut, déchet industriel, à recycler. Ce recyclage s’appelle l’insertion. C’est un discours : la deuxième face de la médaille de l’exclusion. Les auteurs glissent doucement vers cette impasse à partir d’un constat « la disparition des cercles d’appartenance obligés crée une nouvelle obligation, qui est pour chacun, d’entreprendre soi-même les formes de son insertion sociale ». Que chacun se débrouille ! Et s’il n’y arrive pas, c’est bien de sa faute. La culpabilité des exclus pointe son nez : ils l’ont bien cherché ! A cette position individualiste, nous verrons qu’il convient d’opposer un positionnement subjectif. « De notre position de sujet, nous sommes toujours responsables ». disait Lacan dans une conférence qu’il fait le 1er décembre 1965 à l’Ecole Normale Supérieure. [5] Responsables, mais pas coupables, crie en écho une de nos anciennes ministres. Nous verrons que c’est du lieu de cette subjectivité réaffirmée, mais qui va à l’encontre du discours dominant, d’où sa fonction de subversion, que le travail social peut à mon avis retrouver son sens. Il s’agirait alors, dans la rencontre inter humaine qui est le coeur de la pratique sociale, d’accompagner et de soutenir chacun à être responsable, c’est à dire à répondre de la façon dont il se débrouille avec sa propre jouissance. Ce point fonde ce que j’ai désigné comme « une clinique et une éthique du sujet » dans les pratiques sociales. Le sujet de la psychanalyse, n’est ni l’individu, ni la personne, mais ce qui vient émerger d’unique dans la rencontre avec le collectif. Cette position éthique renvoie dos à dos les tenants d’un holisme communautaire comme ceux d’un individualisme forcené. C’est pourquoi Lacan concluait vers la fin de sa vie que « l’inconscient, c’est le social ». Prendre en compte cette dimension de l’inconscient traversant le champ social et faisant apparaître au point de choc, un sujet, n’est pas sans conséquence pour le travail social. [6]

Qu’est ce que l’exclusion ? Faisons un petit pas de côté pour la définir. Un des théoriciens de l’exclusion est paradoxalement un mathématicien, Evariste Galois. Passionné par les femmes, les mathématiques et la révolution, ce jeune homme fougueux, fut un des premiers à dégager la notion de structure. Son premier rapport à l’Académie des Sciences en 1831 fut rejeté et il mourut dans une histoire banale de duel pour l’honneur d’une dame l’année suivante. La veille au soir il confia à son ami Auguste Chevalier un véritable testament mathématique qui résume l’ensemble de son oeuvre. Que nous apprend Evariste Galois sur l’exclusion ? Que tout ensemble fonctionne à partir d’un élément exclus. Aucun ensemble ne peut s’auto-définir. Cette avancée précieuse de la formalisation mathématique aboutira aux travaux du groupe Bourbaki sur la théorie des ensembles dans les années 50, avec l’énoncé de ce point incontournable de la doctrine : l’ensemble de tous les ensembles n’existe pas. Un ensemble se définit à partir d’un élément qui ne lui appartient pas. On peut en tirer comme conséquence sur le plan strictement social, qu’un groupe humain ne se construit qu’au prix d’un élément exclus. La pratique du langage et la linguistique nous enseignent l’équivalent : le langage est une pratique d’exclusion. Comme le précise Jacques Lacan « le mot est le meurtre de la chose ». Une des plus belles illustrations de cette structure où un ensemble ne con-siste que si un des éléments ex-siste dans l’exclusion, c’est ce petit jeu des enfants que l’on nomme taquin ou pousse-pousse. Il s’agit d’un jeu présentant une série de cases que l’on peut déplacer : d’un coté il y a les lettres de l’alphabet et de l’autre des chiffres. Le but de l’opération est de faire glisser chiffres ou lettres afin de composer des mots ou des opérations. Pas besoin d’être grand clerc pour constater que le jeu n’est possible que parce qu’il y a une case de vide. L’élément exclus est donc bien ce qui permet le jeu.

Dans toute organisation sociale il en va de même. C’est ainsi que pendant longtemps la société hébraïque a fonctionné à partir d’un rituel d’exclusion : celle du bouc émissaire. Chaque année, lors de la fête des Expiations, en présence du Grand Prêtre, chaque membre de la communauté confessait ses manquements à la loi, et l’animal en était symboliquement chargé. Chacun se faisait responsable en se déchargeant momentanément de sa part de culpabilité. Ensuite le bouc était chassé dans le désert. La pratique d’exclusion d’un bouc a bien, à partir d’un manque, introduit deux fonctions : une fonction cathartique de purification pour chacun et une fonction de cohésion sociale pour l’ensemble du groupe. Toute communauté humaine ne survit qu’au prix de se souder face au mal rejeté à l’extérieur. René Girard a beau jeu de dénoncer que « les boucs émissaires pullulent partout où les humains se referment sur une identité commune, nationale, raciale, religieuse... », ce qu’il n’entrevoit pas c’est que cette pratique structure le lien social. [7] Il me semble que la seule question à ouvrir est le déplacement de ces pratiques, du réel des corps de ceux qui en supportent le poids, vers des rituels de symbolisation. A ce titre mieux vaut l’engouement pour le mondial de foot que ce que certains appellent malheureusement de leurs voeux : une bonne guerre. [8] Car cette pratique sociale de l’exclusion est aussi ce qui paradoxalement unifie un peuple en temps de guerre. Et même lorsque la guerre se fait plus froide, plus insidieuse, on a vu récemment les peuples occidentaux se tenir les coudes au prix de rejeter dans les ténèbres le bloc communiste, après s’être ligués contre l’hydre nazie. Il faut dire que ces temps-ci les pratiques de cohésion sociale par exclusion sont en perte de vitesse, d’où sans doute les phénomène structuraux de déliaison sociale. Mais rassurons-nous : les voies d’exploration se poursuivent dans deux directions. La première est une tentative d’englober comme ennemi commun l’ensemble des peuples islamiques et la seconde, que nous subissons de plein fouet, l’invention des exclus de l’intérieur. Il faut dire qu’à cette place toute désignée, certains de nos contemporains viennent de fait se loger. La où l’intelligence du peuple hébreu chargeait un animal de la fonction d’exclusion, nous la faisons « prendre en charge » par des franges entières de population. Belle régression pour une civilisation qui se vit orgueilleusement comme à la pointe du progrès social. Les éclopés de la vie, les fous, les démunis, les marginaux, les déviants, les anormaux... ont depuis les années 70 revêtu cet habit de bouc émissaire. Bien entendu nous sommes dans une société enduite d’un humanisme bon teint, avatar de la charité chrétienne. D’où dans le même temps une mise en place des processus, des injonctions pourrait-on dire, d’insertion. Si l’exclusion sociale, la mise à l’écart des réseaux symboliques, frappe de plein fouet beaucoup de nos contemporains, c’est bien parce qu’elle a une efficacité sociale : maintenir la cohésion du groupe qui, il faut bien le dire, se réduit de jour en jour. Paradoxalement on peut dire que la fracture sociale est le moteur de la cohésion sociale. Jusqu’a quand ? Jusqu’où ? Saurons nous inventer d’autres stratégies d’appartenance ? Saurons-nous explorer d’autres voies à l’implication de la découverte du jeune Galois ? Saurons-nous jouer dans le symbolique, ce que nous avons mis en route dans le réel des corps et des esprits d’hommes et de femmes réduits au rang d’exclus ? Peut-on, dans le couple infernal travailleur social-personne prise en charge, introduire une dimension d’altérité tierce, de telle façon qu’elle vienne rompre les mécanismes d’aliénation. ? C’est toute la question.

On pourrait penser que la recherche de solution se situe du coté de la loi. « Tous égaux devant la loi » fondant un principe d’équité au sens où il ne signifie pas tous pareils, mais tous fondés en différence à partir du tiers de la loi. L’avènement de la notion d’usager de droit du service social permettrait-elle d’ouvrir cette refondation du lien social ? Récemment on en est venu dans le vocabulaire du travail social à réinvestir ce concept. Cette nouvelle dénomination, réchauffée il faut le dire dans des soupières bien anciennes, viendrait casser le cercle infernal digne du Dante, de l’exclusion. Réfléchissons un peu sur ce terme.

L’usager, dit-on. Quel drôle de mot ! Le Code Civil de 1805 précise que « l’usager est titulaire d’un droit réel d’usage sur une chose ou un bien appartenant à autrui, qu’il ne peut céder, ni louer à un autre », par exemple le droit de pâture, ou celui de ramasser du bois laissé après les coupes, ou encore de grappiller après vendange. L’usager est donc d’emblée un ramasse-miettes, un être de la marge auquel on condescend quelques droits de survie. Malheureusement le concept porte lourdement jusque dans l’équivoque cette tache. Issu d’un processus social de stigmatisation, l’usager est, avant même l’application du droit, assigné à résidence dans une catégorie d’exclusion et d’infamie : l’usagé. Celui que la logique sociale, avant même qu’il puisse faire valoir son droit de sujet, a déjà usé jusqu’à la corde. Comment dans un travail dit social sortir de cette logique ? La « fabrique des exclus » [9] tourne plus vite que toute velléité d’insertion, enfermant chacun dans une contradiction si terrifiante que la société capitaliste et marchande se fait une nécessité d’exiler de l’intérieur des groupes de population de plus en plus large. Ce n’est pas rien alors de les désigner comme usagers. Il n’est donc pas sûr que cette dénomination remise en selle récemment puisse ouvrir à des pratiques sociales de non-ségrégation, bien au contraire.

Sortir de cette logique fermée de ségrégation exige de faire un pas de coté et sans doute de jeter aux poubelles de l’histoire ces catégories infamantes l’exclusion et son revers bien pensant, l’insertion. Ces concepts mous inventés pour justifier dans la plus pure tradition scientiste la mise au ban d’une partie de nos contemporains, sont des outils de la réification des sujets. Tout usager est fait objet : de soin, de mesures, de contrôle etc. De plus le terme renvoie bien à une conception consumériste du droit, d’où les études sur les besoins des usagers.

Dans ce contexte j’ouvrirai une autre porte : celle d’une certaine clinique du sujet, comme je l’énonçais précédemment. [10] Les termes de sujet de droit et de sujet de l’inconscient sont à articuler. [11] Il faut, comme nous le conseille Freud dans sa Psychologie collective et analyse du moi, cesser d’opposer le sujet et le collectif, et partant psychologie individuelle et psychologie sociale, l’un ne va pas sans l’autre. Comment dans les pratiques sociales, en prenant appui sur la loi, tout en se dégageant des stigrnatisations infamantes des sujets, ouvrir une autre voie ? La clinique du sujet implique la prise en compte de chacun un par un à partir des points d’insertion dans le social qui lui font souffrance. Le temps de la prise en charge débouche alors sur la mise en oeuvre d’un temps du sujet, d’un temps logique. Logique des mesures sociales et logique subjective ne vont pas toujours de pair. On réduit trop souvent le trajet d’insertion au parcours du combattant. Le sujet tel que Freud en promeut les coordonnées marche bien souvent à contretemps, à cloche-pied. Le sujet boite là où on voudrait le faire courir. C’est ainsi, c’est de structure. Il y a et il y aura toujours ce malaise dans le social. [12] Le rapport du sujet à lui-même, dont Arthur Rimbaud avait bien raison de dire qu’il en est « un autre », ne colle pas. Toute société a beau, comme le proclama Saint Just (l’Archange de la terreur !) prôner le bonheur obligatoire pour tous, ça ne fonctionne pas. A partir de cette faille dans le social, qui peut prendre diverses figures dont celui de la pauvreté, on a alors beau jeu de mobiliser les corps de métiers du travail social pour obtenir réparation à ces « foirades ». [13] On attend alors des travailleurs sociaux un certain effet de pacification dans cette rencontre conflictuelle entre un sujet et son environnement. On attend une médiation, un passage. Cette pacification, il ne faut ... pas s’y fier, car il y a au fondement du lien social quelque chose qui ne passe pas, ou alors ça se passe mal. Quelque chose d’une impasse. Cette impasse Freud la construit à partir d’un sujet lié à la recherche incessante d’un objet, perdu par essence, donc d’un manque. La culture, le langage, la parole, l’écriture et toute forme de lien social, permettent d’en supporter la perte, qui s’inscrit dans ces « ruines métonymiques », comme dit Lacan [14], dans ces ersatz, précise Freud. L’ersatz de l’objet vaut bien l’original, nous dit Freud, qui de toute façon... n’existe pas.

Mercredi 27 octobre 1999, au 30-32 quai d’Austerlitz a Paris, salle Ariane de la Seine-Espace. Il est 12 heures 45. Des hommes et des femmes studieux, front plissé et penchés sur des copies. Ils planchent sur un sujet pour l’épreuve du CAFDES (Certificat d’Aptitudes aux Fonctions de Directeur d’Etablissement Social). Le sujet est le suivant :

« Comment la liberté de l’usager et sa participation à l’intervention sociale ou médico-sociale qui le concerne peuvent-elles être prises en compte dans la mise en oeuvre des actions par un établissement ou un service social ou médico-social ? A partir d’un secteur de référence que vous préciserez, analysez les enjeux d’une telle question, les textes afférents et leurs implications pratiques, du point de vue du directeur d’établissement ou de service. Vous avez quatre heures et droit à votre documentation. Bon courage. »

La difficulté pour répondre à la question réside dans une contradiction : d’un coté on prône la liberté de l’usager, de l’autre on intime l’ordre aux travailleurs sociaux de suppléer à la faille, voire la faillite sociale, ce qu’une voie électoraliste récente a dénoncé comme « fracture sociale », laissant miroiter qu’on puisse la réduire comme une fracture du péroné. Il suffit de trouver le bon remède. Tous les textes qui forment la toile de fond de l’action sociale sont infiltrés par cette injonction au bonheur. Par exemple cette définition de l’éducation spécialisée que contient l’Article 1 des Annexes XXIV, circulaire n°89-17 du 30 octobre 1989, intitulée « reconnaître les besoins de l’enfant et de l’adolescent ». « L’éducation spécialisée a pour but de répondre, après les avoir reconnus, aux besoins communs à tout enfant, (dont) leur aspiration a l’autonomie et a la maîtrise des risques ». Reconnaître les besoins... autonomie... maîtrise des risques... Le vocabulaire est choisi. Tout a l’air de tenir. Et pourtant on peut voir comment se profile en sous-main de ce texte, un parmi des milliers qui émaillent la législation sociale, une idéologie féroce. L’humain y est rabattu sur ses besoins, son autonomie, sa maîtrise. L’animal-machine enfin tiré de son entropie constitutive serait soumis aux impératifs de la productivité et de compétitivité du marché des biens. Or l’homme n’est pas un être de besoin, mais un être de désir. On ne saurait reconnaître ce qu’il en est de ce désir-là, ni par l’observation, ni par des batteries de tests, ni par une quelconque mesure des écarts à une norme d’intelligence « Qifiée ». Le désir, comme désir du sujet n’apparaît que dans et par la parole et le langage, autrement dit dans la confrontation à la loi.

« En cette fin de siècle, nous dit Philippe Lacadée, la voie scientifique s’oriente au contraire vers une pédagogisation du comportement, vers une psychologie cognitive du développement, où se met en place une morale ou un idéal universalisant, indiquant comment apprendre à être un enfant, à vivre dans sa famille, mais aussi à être parent ; comment effacer sa propre division en la masquant par des identifications « prêt-à-porter » valant pour tous. » [15]

Les tentatives jusque là de nommer les « .... » du secteur social participent toutes de la logique de l’exclusion. La nomination stigmatisante des populations est toujours suivie dans les faits d’une mise en oeuvre de la ségrégation, à partir d’un discours des plus louables : faire le bien de l’autre. Le grand renfermement de Louis XIV ; les colonies pénitentiaires de 1850 ; les classes de perfectionnement de 1909 ; la loi sur le RMI de 1988 ; les Centres Educatifs Renforcés pour « sauvageons », plus près de nous ...

Pour ma part, je pense qu’il faut faire un pas de coté pour, comme dans l’Aïkido, répondre par l’esquive et prendre les choses par un autre biais : le temps du sujet. Dans le champ social, il ne s’agit alors sûrement pas de coller à une quelconque commande sociale. L’enjeu d’une clinique du sujet exige au contraire du travailleur social de la subvertir. Il s’agit alors dans les espaces de rencontre inter-humaine et de médiation qu’offre le champ social, de s’ouvrir à la façon dont « chaque un », chaque sujet pris un par un, invente ses propres réponses face au réel. Cette prise de parole passe par le décollage du sujet pris dans les rets de l’aide sociale, de la place de déchet de la société où on l’assigne et où il se laisse prendre, à celle d’acteur de sa propre histoire. La seule issue qu’il reste aux travailleurs sociaux qui ne veulent plus se cantonner dans « la collaboration », c’est la création de ces lieux d’accueil de sujets, en errance tant qu’ils n’ont pas trouvé à qui parler. En créant de tels lieux d’adresse de la souffrance, les travailleurs sociaux, contre vents et marées, peuvent se faire les passeurs de ces paroles singulières où, pour un sujet, se traitent des questions de vie ou de mort. Nul ne pourra faire à la place d’un autre l’épreuve de la « foirade » constitutive de l’être humain, qui se manifeste sous les espèces de la mort et de la sexualité. Nul ne peut faire le salut de qui que ce soit.

Le 16 novembre 1980, le philosophe Louis Althusser, dans un coup de folie, étrangle sa femme Hélène. Jugé dément au moment des faits au titre de l’Article 64 du code pénal, Althusser est renvoyé aux mains de la psychiatrie. En 1985, peu avant sa mort, il prend la plume pour témoigner du sens que revêt pour lui cet acte fou. Dès l’introduction de L’avenir dure longtemps, il dit à quel point d’avoir été soustrait à la justice l’a dépossédé de sa parole de sujet. Il écrit pour être considéré aux yeux de ses frères et soeurs en humanité que nous sommes, comme seul responsable de ce qui lui arrive. Il écrit pour rendre compte de ce qui lui arrive, jusque et y compris dans cet état pathologique, au nom duquel on veut le destituer, que l’on nomme la folie. « Nous ne sommes pas responsables de ce qu’on a fait de nous, mais de ce que nous ferons de ce qu’on à fait de nous » disait déjà Jean-Paul Sartre. [16]

Peut-être pourrait-on dire que le travail social n’existe pas. Mais le social, c’est à dire la façon de nous supporter les uns les autres, nous travaille et pose à chaque citoyen, quelle que soit sa condition, la question de ce qu’il en est pour lui du lien social. Les travailleurs du champ social peuvent-ils, veulent-ils, contre toutes les injonctions réifiantes de la modernité, s’engager dans le soutien de la parole de chaque sujet rencontré ? Veulent-ils s’assumer comme responsables, en tant que sujet, de ce qui leur arrive ? Leur honneur et leur éthique se mesureront au prix payé pour poser cette question et en soutenir en acte les conséquences dans la pratique.










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info notes

[1] « Les innommables », in Le travail d’éducateur spécialisé, Dunod, 1997, p. 130-134.

[2] René Lenoir, Les exclus, Seuil, 1974.

[3] Serge Paugam, La société froaçaise et ses pauvres, PUF, 1993.

[4] Jean-Baptiste Foucault et Denis Piveteau, Une société en quête de sens, Qdile Jacob, 1995.

[5] Jacques Lacan, « La science et la vérité », Ecrits, Seuil, 1966.

[6] Sur cette approche de l’exclusion, on lira avec intérêt la réflexion de Pierre Naveau parue dans le bulletin de l’Association de la Cause Freudienne voie-Domitienne, sous le titre de « Lien social et exclusion ». Tabula, n°2, avril 1998. Ce texte est issu d’une conférence faite par Pierre Naveau qui est psychanalyste, à Montpellier le 29 mars 1999.

[7] René Girard, Je vois Satan tomber comme l ’éclair, Grasset, 1999.

[8] L’ethnologue Christian Bromberger a su montrer comment les grandes compétitions sportives, notamment le foot, sont mises en scène comme substituts de la guerre, tout en en conservant les marques. Christian Bromberger, Le match de foot. Ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Ed. de la Maison des sciences de l’homme, 1995.

[9] Jean Maisondieu, La fabrique des exclus, Bayard, 1997.

[10] Joseph Rouzel « une clinique du sujet », L’acte éducatif, Erès, 1998, p. 101-107.

[11] voir Gérard Huber, Le sujet de la loi, Michalon, 1999.

[12] Evidemment sur ce « malaise » je pense qu’on peut lire et relire la réflexion de Freud dans Malaise dans la civilisation, PUF, 1971, où il pose comme indépassable ce fait que chez l’être humain « ça ne marche pas ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est pas fait pour s’arranger !

[13] J’emprunte ce terme - et on pourrait le conceptualiser comme fondement même du lien social - à Sarnuel Beckett, dans Pour finir encore, et autres foirades, Minuit, 1976.

[14] Jacques Lacan, La relation d’objet, Séminaire IV, Seuil, 1994.

[15] Philippe Lacadée, Lieu d’adresse pour la souffrance, La Lettre mensuelle de l’Ecole de la Cause Freudienne, N°183, déc. 1999, p. 18-22.

[16] Sur Louis Althusser on pourra consulter, Eric Marty, Louis Althusser. Un sujet sans procès, Gallimard, 1999.




1 Message

  • > Le temps du sujet 5 juillet 2005 07:22, par Catherine Méhu

    Pour que le citoyen en difficulté dite sociale puisse passer de l’état d’usager à celui de sujet entendu dans sa souffrance, nous travaillons depuis 7 ans à former les travailleurs médicosociaux du service public de la région PACA à une clinique du champ social, c’est-à-dire une formation continue qui vise dans un premier temps à leur apprendre à entendre. Rien dans leur cursus initial ne les prépare à entendre l’autre là où il est. Mais, depuis qu’ils savent structurer un espace d’écoute, ils s’emmêlent parfois dans les filets du transfert, ce qui fait régresser leur pratique à un mode intuitif et défensif. Après évaluation de notre dispositif par une équipe de recherche, nous sommes entrain de construire la suite de cette formation de 24 jours. Votre article est au cœur de ce que nous travaillons. Nous comprenons la clinique du lien dans la complexité des interactions qui incluent les chercheurs sur la clinique du lien ! Fédérer les approches compatibles et construire la compétence collective nous paraît être la voie la plus interessante aujourd’hui pour que se rejoignent les forces de reflexions et les capacités d’action.

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