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vendredi 7 mars 2003
Les conduites à risque des jeunes
par David LE BRETON



Les conduites à risque consistent en l’exposition du jeune à une probabilité non négligeable de se blesser ou de mourir, de léser son avenir personnel, ou de mettre sa santé en péril : toxicomanie, alcoolisme, vitesse sur la route, tentatives de suicide, troubles alimentaires, fugues, défis dangereux, blessures délibérées, etc. Elles altèrent en profondeur ses possibilités d’intégration sociale. Certaines, inscrites dans la durée, s’instaurent en mode de vie, deviennent des addictions, d’autres marquent un passage à l’acte, ou une tentative unique liée aux circonstances. L’insuffisance du goût de vivre ouvre en soi un abîme qui expose au pire.

Dans son cheminement vers l’âge d’homme, le jeune est simultanément en quête d’indépendance et de réassurance à l’égard des autres cherchant à la fois leur tutelle et l’autonomie, il expérimente pour le meilleur et pour le pire son statut de sujet, joue avec les interdits sociaux. Insaisissable pour les autres mais aussi pour lui-même, ambivalent, les enseignants ou les parents sont souvent en grande difficulté ne sachant plus à quoi se raccrocher. Pour le jeune, la confrontation à soi et aux autres est une mise à l’épreuve dans la quête de soi. L’instauration de limites symboliques lui permet de se situer en tant que partenaire actif au sein du lien social, sachant ce qu’il peut attendre des autres et ce que les autres peuvent attendre de lui dans une mutuelle reconnaissance. Il éprouve le sentiment de sa nécessité personnelle, de la valeur et du sens de sa vie. Porté par ce sentiment de confiance, soutenu par le goût de vivre, il est préservé de devoir mettre en jeu son existence pour savoir si la vie vaut ou non la peine d’être vécue. Une majorité de jeunes connaît cette tranquillité d’exister. Mais une forte minorité, témoigne d’un manque à être, d’une souffrance et de la nécessité de s’affronter au monde pour se dépouiller du mal de vivre et poser les limites nécessaires au déploiement de leur existence.

Les raisons de se mettre en danger ne se comprennent qu’à travers une histoire personnelle et l’ambivalence propre à un jeune dans son rapport au monde. Aucune régularité simple et rassurante ne permet d’un trait de les identifier et aucune recette de les prévenir. Elles ont leur origine dans l’abandon, l’indifférence familiale, le sentiment de ne pas compter, mais aussi à l’inverse dans la surprotection, notamment maternelle. La disqualification de l’autorité paternelle revient couramment. Parfois c’est la violence ou les abus sexuels qui exilent de soi, la mésentente du couple parental. C’est toujours le manque d’orientation pour exister, le sentiment d’absence de limite à cause d’interdits parentaux jamais donnés ou insuffisamment étayés.

Les conduites à risque ne relèvent pas de la volonté de mourir, ce sont des détours symboliques pour s’assurer de la valeur de son existence. Tentatives d’exister plutôt que de mourir. Rites intimes de fabrication du sens.

Quand le sentiment de soi est encore fragile, le corps est le champ de bataille de l’identité. Il effraie par ses changements. Attache au monde, le corps se mue en objet transitionnel destiné à amortir le désarroi d’être soi. Le jeune le couve et l’écorche, il l’aime et le hait avec une intensité variable liée à son histoire et à la qualité de présence de son entourage. Si les limites manquent, le jeune les cherche à la surface de son corps, il se jette symboliquement (et non moins réellement) contre le monde pour établir sa souveraineté, bâtir une zone propice entre intérieur et extérieur.

Les conduites à risque sollicitent symboliquement la mort dans une quête de limites pour exister. La mentalisation est mise en échec et la résolution de la tension implique le passage à l’acte ou les conduites addictives. Il s’agit d’accoucher de soi dans un corps à corps avec le monde. Les personnes affectivement importantes à ses yeux ne le rassurent pas sur la valeur de son existence, il interroge alors une instance métaphysique, mais puissante : s’il échappe à la mort après avoir été un instant à son contact, une réponse lui est donnée sur sa valeur personnelle. L’ordalie est un rite oraculaire. Elle énonce une prédiction sur l’avenir en disant si l’existence mérite qu’on aille à son terme.

En se mettant en danger, le jeune provoque le groupe, il lance un appel et resserre les liens autour de lui par les soins ou l’attention qu’on lui prodigue. Si ceux qui priment à ses yeux restent indifférents, la récidive est brutale ou bien le comportement à risque se transforme en addiction. Au contraire s’ils se mobilisent, témoignent de leur affection, l’échange se recrée sur une base plus propice.

Les conduites à risque manifestent la résistance du jeune, elles s’opposent au risque plus incisif de l’effondrement du sens. Malgré les souffrances qu’elles entraînent, elles possèdent un versant positif : elles favorisent la recherche de marques ; elles sont un moyen de maintenir une relation de sens envers le monde ; tentative paradoxale de reprendre le contrôle de son existence. La souffrance est en amont, il s’agit de lui porter un coup d’arrêt, se faire mal pour avoir moins mal. L’épreuve personnelle est un chemin détourné pour retrouver le jeu de vivre.

Post-Scriptum

Article paru dans la revue LIEN SOCIAL - N° 652 du 6 février 2003.










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1 Message

  • > Les conduites à risque des jeunes 30 avril 2003 16:35, par guelluc

    Depuis toujours, depuis la nuit des temps et dans toutes les civilisations, les jeunes ont marqué leur passage à l’âge adulte par un rituel particulier. L’aboutissement étant la reconnaissance de la valeur du jeune par son entourrage. Il était promu devant ses pairs au stade supérieur. Actuellement, peu, très peu de reconnaissance est attribuée à un jeune qui commence sa vie d’adulte. Le dernier rituel qui faisait encore l’unanimité, c’est à dire le mariage, perd complètement son sens depuis quelques années. Que reste nous reste-t-il pour démontrer combien nos enfants nous son chèr ... justement pas l’argent. Les passages d’enfant à ado et d’ado à adulte sont important, il faut les cultiver pour qu’ils fassent à nouveau partie de notre quotidien. Ils sont la marque de notre progression dans le cheminement de la vie.

    Message à mon fils qui va naître, enfant et adulte :

    "Mon fils, je t’aime. Tu es important à mes yeux, tu comptes énormément pour moi. Je suis fièr de toi, je suis fièr de qui tu es et de ce que tu fais. Tu m’appportes tellement de bonheur dans la vie ... je t’aime"

    Répondre à ce message

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