Un regard...
en 647 articles
et 363 signatures d'auteurs
sur l'essentiel de la presse du TRAVAIL SOCIAL

Partenaire « Presse » sur OASIS
LIEN SOCIAL - Le Forum social du jeudi








vendredi 15 avril 2005
Quelle place pour les assistantes sociales du travail du XXIe siècle ?
par Jacques TRÉMINTIN


Créée en 1917, la fonction de surintendante d’usine a ouvert la voie au métier d’assistante sociale du travail puis d’assistante sociale. Ce secteur de la profession est particulièrement dynamique, puisqu’il organisait les 17 et 18 mars, les 54ème journées d’études à La Plaine Saint-Denis [1]


Il serait réducteur de penser que le travail social n’intervient qu’auprès des exclus, de ceux qui n’ont pas de travail et très peu de revenus. S’il s’agit bien pour nos professions d’aider les individus à s’adapter et à faire face à leurs besoins dans une société en constante évolution, alors notre public est bien plus large. Même si cela n’est pas toujours très connu, un certain nombre d’employeurs font appel à des assistantes sociales du travail pour permettre à leurs salariés de bénéficier d’un accompagnement psychosocial. On compte ainsi aujourd’hui environ 3500 professionnelles dans les entreprises et administrations.
L’assistante sociale du travail intervient auprès de salariés qui, à un moment ou un autre de leur vie, rencontrent un problème particulier. Bien sûr, son champ d’intervention a pris un cours nouveau avec la gestion de catastrophes (comme celle d’AZF ou lors d’accidents d’avions). Une formation complémentaire a été proposée à certaines d’entre elles, dans le domaine notamment du débriefing. Même si cette approche ne les a pas toutes vraiment convaincues tant les phases d’écoute, de reformulation et de prise en compte des émotions de l’usager qui constituent les étapes de cette technique leur sont déjà familières, il n’empêche que cette nouvelle mission constitue une reconnaissance de leur place et de leur rôle. Mais c’est là une approche spécifique et très particulière. Pour l’essentiel, leurs attributions sont bien plus traditionnelles. C’est souvent d’abord de l’ordre des difficultés financières, la précarisation rampante et l’ouverture inconsidérée des vannes du crédit ayant fait passer ce type d’intervention du domaine du ponctuel à trop souvent celui du chronique. Autre intervention classique : le retour à l’emploi d’un salarié accidenté ou victime d’une maladie. L’assistante sociale joue alors un rôle moteur, gardant le lien avec lui durant son arrêt de travail et proposant l’aménagement ou le changement de poste, pour éviter son licenciement pour inaptitude. La vie du salarié hors de l’entreprise et plus particulièrement sa vie familiale constituent aussi l’un de ses secteurs d’intervention privilégiés. L’identification des problématiques personnelles venant perturber la sérénité du salarié au travail représente même l’une de ses expertises les plus pointues. Le domaine de la vie privée du salarié est un terrain sur lequel les assistantes sociales du travail sont tellement attendues qu’on voudrait bien les y enfermer. Si au début de la profession, elles s’occupaient plus particulièrement de l’embauche des salariés et de leur affectation sur leur poste de travail, du recueil et du traitement de leurs doléances dans le cadre de l’organisation de leur tâche, on en est aujourd’hui bien loin, la plupart des directions étant réticentes à ce qu’elles s’ingèrent dans les conditions de travail. Quand elles sont sollicitées, c’est comme force de proposition et agent d’accompagnement des salariés dans le changement : mutations, restructurations, plans sociaux... Ce qui n’est pas sans poser problème, quant à leur implication à l’interface des salariés et des employeurs. Jusqu’où aller dans la participation aux instances destinées à gérer la réorganisation du travail et comment éviter l’instrumentalisation par la direction ? La capacité de diagnostic social se heurte en outre à la déontologie : comment faire remonter les dégradations des conditions de travail quand le salarié qui s’en plaint demande à ne pas utiliser ses révélations (de peur d’en subir les conséquences) ? Cette place d’expertise face à la santé au travail pourrait bien dans les années à venir, trouver une nouvelle pertinence.

Vers un renouveau du travail social du travail ?

Philippe Davezies, médecin du travail, a commencé par rappeler le retard traditionnel pris par la France dans les pratiques de prévention. Et d’évoquer l’exemple de la silicose reconnue comme maladie professionnelle en 1945 (contre 1920 en Allemagne) ou encore plus récemment l’amiante interdit seulement en 1996. Reste une question essentielle : comment définir ce que sont les mauvaises conditions de travail ? Ce n’est pas le niveau d’exigence qui peut être prédictif des atteintes à la santé : l’intensité et la difficulté de la tâche accomplie ne constituent pas en soi un risque. Ce qui est en cause ce sont bien les circonstances qui s’opposent à un minimum d’épanouissement : le peu d’autonomie et d’espace d’expérimentation et d’expression, l’isolement et l’absence de soutien tant des collègues que de la hiérarchie, la non-reconnaissance et le vécu d’iniquité et d’inéquitabilité, le sentiment d’être considéré comme un simple rouage et non comme un sujet à part entière... autant de facteurs qui minent le quotidien. La souffrance au travail n’est plus le seul apanage des salariés soumis au processus taylorien, mais elle a été étendue à l’ensemble du corps social. Philippe Davezies relie cette réalité aux mutations du processus de production. Ce qui compte, explique-t-il, ce n’est plus l’économie d’échelle dans une production de masse (quantitatif), mais l’adaptation aux besoins du client face à une demande qui se fait bien plus exigeante et mouvante (qualitatif). Ce dont il s’agit, ce n’est plus de fournir un marché assoiffé de biens de consommation (ce qui s’est passé durant les trente glorieuses), mais de faire la différence avec son concurrent sur un même produit, afin de séduire le consommateur. Cela implique plus de sensibilité et de réflexion. Le paradoxe, c’est que s’il n’a jamais été aussi nécessaire de penser le travail, il n’y a jamais eu autant de pression et d’urgence et d’écrasement des temps de préparation et de réflexion. Le conflit entre norme de marché et norme de métier n’est pas sans provoquer un profond désarroi, le sentiment de mal travailler étant vécu sur le plan de l’indignité personnelle. C’est bien cette réalité qui s’impose et non une quelconque perte de la valeur travail qu’il est de bon ton d’évoquer, confirmera Philippe Askénazy, économiste. Les nouvelles pratiques de managering ont pu laisser penser, un moment, la fin de la pénibilité physique. Non seulement, celle-ci n’a pas disparu, mais elle se cumule à présent avec la charge mentale. La baisse historique des accidents de travail s’est interrompue, une remontée apparaissant en 2001 et 2002, de l’ordre de 9 %. Quant aux troubles musculo-tendineux, ils ont été, en quelques années, multipliés par neuf ! Démarche qualité, optimisation de la production, flux tendu etc. sont faits pour la production, avec juste un oubli, le salarié, considéré comme un simple rouage destiné à faire fructifier des capitaux. L’intensification des conditions de travail se fait donc bien au détriment de la santé. Est-ce là une évolution irréversible qu’il serait utopique de vouloir inverser ? Si l’on compare différents pays, on constate qu’en Scandinavie, les coûts en termes d’accidents, de maladies professionnelles et d’absentéisme correspondent à seulement 1,5 % de la richesse nationale. En France, ils sont de 3 % ! Ce pourcentage s’élève aux USA à 2 %. Coût financier et coût d’image sont venus dans ces pays se cumuler pour inciter les industriels à consacrer des investissements notables (mais au final tout à fait rentables) sur les conditions de travail. Ainsi, l’influence des filiales étrangères des multinationales qui améliorent leurs profits, en pratiquant la prévention des mauvaises conditions de travail... constitue un facteur susceptible de faire progresser la situation aussi en France. Si une telle évolution devait advenir, l’expertise des assistantes sociales du travail pourrait s’avérer précieuse. À près de 90 ans d’existence, la profession est donc confrontée aux défis des mutations économiques récentes. Et ce, d’autant plus qu’elle subit aussi la précarisation en étant confrontée à la politique d’externalisation des entreprises et des administrations. Ce qui a été longtemps géré en interne est aujourd’hui confié à des sous-traitants : gardiennage, sécurité, cantines. Le service social n’y échappe pas, les employeurs semblant faire de plus en plus souvent appel aux services associatifs dits inter-entreprises, voire à la quarantaine de professionnels exerçant en libéral. Cette diversification est l’objet de débats parfois houleux à l’intérieur de la profession. Pourtant, il s’avère qu’elle n’a pas que des inconvénients. Elle a d’abord l’avantage de s’adapter aux évolutions socio-économiques. Elle contribue ensuite à occuper une place qui pourrait bien être envahie par des intervenants à la qualification parfois douteuse (consultants de tous ordres). Elle propose enfin à de petites unités économiques de bénéficier aussi d’une prestation à temps partiel qu’elles ne pourraient pas autrement se payer. Quelle que soit la forme juridique d’exercice de la profession, l’essentiel reste quand même la préservation de l’éthique professionnelle.

Post-Scriptum

Texte paru dans LIEN SOCIAL n° 747 du 31 mars 2005










Fiches-repères publiées
Fiche-repère "Prise en charge médicamenteuse en Ehpad"
Recommandations : « L'accueil et l'accompagnement des personnes atteintes d'une maladie neuro-dégénérative en Unité d'hébergement renforcé (UHR) »
 



# Dans la même RUBRIQUE
30 Articles

Mieux vivre et travailler ensemble
« Merci de ne plus nous appeler usagers »
Avis du CSTS relatif au fonctionnement des commissions et instances chargées d’étudier les situations individuelles
Des murs et des identités
Diversité et enjeux des écrits professionnels
La place du social dans la santé
Les valeurs du travail social menacées
Vers la pénalisation croissante du travail social ?
Qu’est-ce qui fait tenir les cadres ?
Être à table : une affaire complexe
Les centres sociaux : au croisement de l’éducation populaire et du développement local
Sur l’analyse de la pratique professionnelle dans le cadre de la formation des éducateurs spécialisés
L’histoire de La coordination en Travail Social
L’accompagnement : une fonction du travail social
LE TRAVAIL EN RESEAU
Ecologie et travail social
« Les éducateurs spécialisés : vers une redéfinition de leurs fonctions ? »
La santé mentale : articuler le travail social et la psychiatrie de secteur
Introduction...
Drogues licites, drogues illicites
La place du sujet dans le réseau médico-social
Le secret professionnel : ce qu’il en reste...
UN OUTIL D’ENTRETIEN : ELP
Transparence et secret : respect des libertés publiques et des libertés individuelles
Du bon usage du partage de l’information
« De nuit »
Travail social et nouvelles technologies de l’information et de la communication
Travail social et pratiques de la relation d’aide
Entre l’individuel et le collectif
Risque et Pratiques éducatives - Enjeux et réponses


# Du même AUTEUR
7 Articles

Vie et mort annoncée du secret professionnel
Le traitement de l’enfance délinquante en Espagne
Travail social et démocratie
« Rester ferme sur les principes mais être force de proposition »
Autorité parentale et soins médicaux
Lutte contre l’alcoolisme : le travail social en première ligne
L’éducateur spécialisé en question(s)


# A voir sur le WEB
2 Références

Réseau Pratiques Sociales
 

ANESM
 

Notes

[1] « Évolutions du monde du travail, évolutions du service social du travail » 54ème Journées d’Étude du Travail, 17 et 18 mars 2005, Eurosites Plaine Saint-Denis. Actes du colloque à paraître dans « La revue française de Service social » (ANAS - 15 rue de Bruxelles - 75009 Paris. Tel. 01 45 26 33 79. www.anas.travail-social.com.




4 Messages de forum

  • > Quelle place pour les assistantes sociales du travail du XXIe siècle ? 7 janvier 2006 09:11, par une assistante sociale d’entreprise

    Dans une entreprise, le salarié "agent" ( celui qui agit,doit "être content" et " se contenter" d’effectuer les taches que le reponsable lui confie.La polyvalence a été introduite mais dans un contexte taylorisé.
    Il faut que les entreprises prennent conscience que de maintenir pendant25 ou 30 voire 40 ans pour l’ancienne génération d’apprentis maison, des salariés dans un tel contexte, l’assistante sociale du travail ne peut que constater les effets négatifs dans sa sa vie familiale et personnelle ( manque de disponibilité pour les enfants,le salarié est fatigué, manque de centres d’intérêt,le salarié est abêti, toxicomanies,besoin d’anesthésiant pour supporter la non-reconnaissance ou les injustices, attitudes de défi envers l’entreprise ou la société pour se prouver qu’il existe encore ....)
    Plus de 30 ans en tant q’assistante sociale de service d’action sociale intégré dans une entreprise ( et non pas assistante du travail, ce qui est plus restrictif ( pas d’interface entreprise-famille),je constate que ces salariés, sortis de l’institution, pour cause de retraite ou d’invalidité, se retrouvent perdus dans cette société d’une grande complexité,qui sait les rendre captifs,( besoin d’appartenance)leur donner importance et reconnaissance, leur montrer qu’ils ont enfin des besoins à satisfaire (crédits).
    L’entreprise doit penser à prendre en charge ses salariés, mais aussi ses retraités , purs produits de la culture d’entreprise.

    Répondre à ce message

    • Je suis actuellement stagiaire assistante sociale en troisième année et je fais mon mémoire sur le surendettement des salariés. D’après mes observations de stage et mes recherches je me retrouve parfaitement dans vos propos.L’évolution de la société, avec les pressions sans cesse croissantes pour augmenter la productivité, modifie le visage du travail et surtout des conditions de travail. La productivité est très importante en France par rapport à d’autres pays comme les pays anglosaxons.
      Bien sûr ces modifications pèsent de plus en plus sur les salariés, qui face à la conjoncture économique n’ont d’autre choix que de se plier à ce système.
      J’aimerai savoir s’il est possible de prendre contact avec vous pour en discuter et avoir une interview.
      J’habite la région parisienne.
      Mon mail est fatihadj@hotmail.fr

      Merci par avance.
      Fatiha

      Répondre à ce message

    • Je suis assistante sociale du travail depuis 12 ans.
      Je suis bien sûr d’accord avec ce que vous écrivez. Cependant lorsque vous écrivez " il faut que les entreprises prennent conscience que ..." je m’interroge sur cette injonction ou cette incantation... Là difficulté me semble-t-il réside justement sur ce point précis . De même nous avons des directions qui disent qu’ "il faut que le salarié s’adapte, change etc." là encore comment peut-il faire et doit-il le faire ?
      Il me semble que l’apport de l’assistante sociale peut se situer là exactement. Quelles sont les pouvoirs d’action des uns et des autres ? Mon interrogation est comment les conduire vers cette action pour éviter cet éternel affrontement.
      La clinique de l’activité (courant de la psychologie du travail) est peut être un chemin.

      Répondre à ce message

    • Si tu t’interroges ainsi sur les salariés auxquels tu t’adreses, désolée, mais il faut aussi que tu te poses la question de ta place aujourd’hui en tant qu’AS d’entreprise...
      Je travaille aujourd’hui dans un etablissement public et je peux te dire que notre place est en pleine évolution et que si nous ne prenons pas le train en marche, notre place sera prise par d’autres professionnels... : on nous demande de plus en plus de nous investir, non en tant qu’AS du personnel mais en tant qu’AS du travail et sur une dimension collective et de projet collectif de service !
      Je ne suis pas sure que demain beaucoup de salariés ni d’AS pourront afficher 30 ans de "maison"... mais ils n’en seront pas moins en souffrance sur le plan professionnel car tout bouge très vite et nous devons nous aussi nous adapter...

      Répondre à ce message

Une Réaction, un Commentaire...?


  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)









 

Vos Réactions...


Sur le Forum...

29 décembre 2016
RECONNAITRE ET VALORISER LE TRAVAIL SOCIAL - Un Rapport et 23 Propositions
ces recommandations sont pertinentes.

8 décembre 2016
La maltraitance des personnes âgées vulnérables
Madame, Merci pour cette analyse précise dont j’ai hélas trop tard compris les mécanismes. En effet, je sors de mon silence avec une (...)

13 juin 2016
La maltraitance des personnes âgées vulnérables
la matraitance peut etre du aussi a l etat psychologique des enfants .Enfant depressif, narcissique desociabilise car eux meme sont a la (...)


13 février 2016
La place du social dans la santé
article à lire et à imprimer

7 décembre 2015
"Plume", la revue du CLICOSS 93
est ce possible de recevoir la revue du clicoss 93 du mercredi 07/01/2007 , ?je faisais partie de cet atelier ! merci ,si cela est possible (...)

2 novembre 2015
Définition du Travail Social
Le travail social se base essentiellement sur le sens de l’amour de l’outre ,le sens d ’altruisme , la justice sociale , le (...)


référence éducative [1]
journal et handicap
ETP ou passer son chemin?!
prepa concours
Besoin d'un Réseau de travailleur social su ...
Éducatrice Spécialisée en libéral
Urgent:offre d'emploi CDI+CDD 78 (meulan ,le ...
URGENT OFFRE EMPLOI CDD 95
Poste d'Auxiliaire de Puericulture et EJE en ...
CDD d'AS 6 mois Lyon
Postes d'éducateurs et éducatrices de rue ...
Un cadeau pour progresser dans ses écrits u ...
Poste avec vacances scolaires ou universitai ... [3]
Offre d'emploi ASS dans le Gers (CDI, temps ...
« Les enfants oubliés du Népal » ou com ...
Dernier document mis en ligne

Le baromètre 115 synthétise les demandes et réponses faites au numéro d’urgence au cours du mois de juillet 2016 dans les 45 départements étudiés et à Paris.

Droits de diffusion

Conformément à la législation sur la propriété intellectuelle, l'ensemble des documents publiés sur OASIS ne peuvent être reproduits sans autorisation. Hormis sur Internet, sont autorisées la reproduction et la diffusion non commerciales des articles du magazine, sous réserve de citation obligatoire des sources.
© OASIS - 1999/2015

| Se connecter | Plan du site | RSS 2.0 |  Contacts |