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jeudi 30 septembre 2004
Risque à l’adolescence et adolescence à risque
par Pascal LE REST


L’adolescent évolue dans un monde de paradoxes et de contradictions. Le corps d’enfant qu’il abandonne ne constitue pas son unique perte. Il lui faut également faire le deuil d’une illusion terrible, celle de se maintenir durablement dans la dépendance aux parents. Quelques rêves passés se déchirent. Le futur se déploie. Le gain est considérable, terriblement considérable : il lui appartient de se projeter dans la vie, dans le monde, dans le temps, de considérer des limites à ses aspirations, à ses choix, à sa vie.


L’adolescent est emporté dans un tourbillon de changements psychologiques, physiologiques, physiques, intellectuels. Il n’est plus un enfant mais il n’est pas encore un homme. Il est mort à un état sans être né à un autre. Cet entre-deux, débuté avec la puberté, confronte à une redoutable épreuve de réalité. Cependant, cette longue traversée sans guide, sans passeur repéré ou repérable, sans rite initiatique à valeur d’intégration dans le monde des hommes et des femmes, sera confortée par le monde de l’école.

L’enfant, en passe d’abandonner cet état, pour vivre les premières transformations psychologiques et physiologiques de la puberté, est plongé dans un moment social spécifique. Il est entré au collège et a déjà quitté physiquement le monde des enfants. Au CM2, grand parmi les petits, il régnait sur la cour de récréation. En classe de sixième, petit parmi les grands, il est immergé dans un monde d’adolescents aux pratiques radicalement différentes de l’école primaire. Dans sa classe, parmi d’autres garçons et filles de son âge, qui vivent les mêmes bouleversements de vie, il est incité à se transformer, à modifier ses comportements, ses représentations du monde et ses pratiques de vie. Tout au long de la scolarité au collège, puis ensuite au lycée, l’adolescent apprend, dans le rapport à l’autre, à se construire, à se projeter, à se situer, à se différencier. Cet apprentissage se révèle dans les manières de s’habiller, en assumant des choix, en revendiquant des symboliques qui favorisent l’identification à un groupe, qui valorisent telle marque de chaussures, de pantalons ou de blousons, et qui facilitent dans le même temps la distinction à d’autres groupes, dépréciés pour leurs choix, leurs manières d’être, de se comporter, de se penser dans le rapport aux choses, au monde, à la vie. L’apprentissage est tout aussi visible pour les choix musicaux opérés. Les boucles d’oreille, les tatouages, le piercing sont autant de façons de s’identifier en se distinguant. Les pratiques de produits toxiques licites et illicites peuvent être pensées dans cette perspective, ce que d’ailleurs beaucoup d’adolescents expriment en déclarant que « tirer sur le bédo [joint], c’est un passage obligé » pour se faire accepter dans certains groupes.

C’est au collège que l’adolescent peut faire le deuil du corps de l’enfant parce qu’il est séparé des enfants. La conséquence logique de l’entrée au collège est, pour tous, celle qui s’inscrit à même le corps. Dès lors, où qu’il porte son regard, l’adolescent observe les changements chez les autres, qui n’ont plus rien d’enfant, dans les attitudes, les comportements, les conduites. Parce qu’il est confronté à la mutation de son être, qui se réalise indépendamment de sa volonté c’est-à-dire naturellement, il cherche délibérément à imprimer sur le corps quelque chose qui trahisse ce qu’il veut que l’on perçoive de lui, de ses choix, de ses désirs, de son ipséité [ce qui constitue l’individualité]. Il oppose ce faisant à un processus naturel, une identité culturelle. Cette opposition peut lui permettre à court terme de gérer des angoisses profondes ou des passages dépressifs et à long terme, d’advenir en tant qu’homme ou femme.

Dans cette élaboration au quotidien, l’opposition se manifeste également à destination de l’environnement social qu’il s’agit de questionner, de contraindre à se justifier ou à poser des limites précises mais cohérentes. La remise en cause de l’extérieur, du monde social, de la structure familiale, de la société, renvoie à celle de l’intérieur, celle du corps, plus invisible, moins discernable, impossible à maîtriser. Le risque à l’adolescence, c’est que la lente construction identitaire se réalise de manière marginale, voire pathologique. Dans ce dernier cas, l’adolescent peut élaborer un déni de la réalité, refuser les changements corporels opérés et fuir dans l’anorexie, la boulimie. Il peut développer une personnalité clivée. Il peut également s’enfermer dans l’ascétisme et refuser tout ce qui évoque la jouissance et par conséquent le changement du corps. Mais il peut être aussi question d’extériorisation, le jeune cherchant, en dehors de lui, les causes de ce qu’il éprouve, estimant que ce qui est bon provient de lui et ce qui est mauvais est extérieur à lui. Dans ce contexte précis, l’ennemi est toujours le corps, ce corps modifié, qui n’est pas reconnu, admis, ce corps en trop, avec cette capacité nouvelle de jouir, qui génère la crainte du dommage corporel, la peur de la jouissance incontrôlée, ce corps que l’adolescent peut faire souffrir comme pour parvenir à maîtriser ce qui échappe à son contrôle. Cette souffrance qu’il s’inflige peut se manifester dans les conduites dites à risque. C’est la raison pour laquelle il est primordial pour l’adolescent de côtoyer des adultes qui le reconnaissent pour sa valeur, qu’il puisse mesurer qu’il est entendu tant dans ses difficultés que dans ses affirmations, dans ses représentations du monde. Quand les adultes lui concèdent de la « place », ils lui signifient qu’ils l’admettent dans leur monde. Cette admission est d’autant plus importante pour l’adolescent que son accession au « je » s’accompagne, dans le temps, de multiples deuils et renoncements. Or, si les adolescents perçoivent confusément ce qu’ils risquent de perdre à grandir, ils ne savent pas ce qu’ils vont trouver, quelle place sera la leur dans un monde où l’intégration ne va pas de soi. Qu’y a-t-il à gagner à devenir adulte ? pourraient-ils dire. Cependant, l’espace sociétal accule l’adolescent à la solitude, au repli, refuse d’entendre son malaise, sa difficulté de trouver une place dans le monde. Il est pourtant urgent, pour notre société, d’entrer en relation avec les adolescents producteurs de conduites à risque et de considérer ce qu’ils nous disent par les actes posés, d’interpréter le sens des violences qu’ils commettent et d’entendre à quelles violences antérieures elles font retour. Aujourd’hui, plus que jamais, le rôle de l’éducateur est celui d’un guide privilégié favorisant chez l’adolescent le passage vers l’état d’adulte. Ce rôle de passeur implique un travail difficile, pour accompagner l’adolescent en souffrance, autour de l’intégration des limites, corporelles, psychologiques, sociales, culturelles et sur l’acceptation totale des périodes de vie douloureuses, tragiques, des expériences malheureuses. Sans ce guidage, essentiel dans la vie de l’adolescent, la vulnérabilité à la tentation des aventures à risque, ou le risque à la vulnérabilité de conduites attractives mais redoutables, l’emportera dans un labyrinthe insensé, dans une répétition incessante, où excitation et vertige ne suffiront pas à combler le manque terrible de perspectives.

Post-Scriptum

Texte paru dans LIEN SOCIAL n° 722 du 23 septembre 2004








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