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dimanche 9 février 2003
Travail social : de l’autocritique à la critique sociale
par Raymond CURIE


A la lecture du dernier livre de François Dubet [1] Le déclin de l’institution, on constate que le goût pour l’autocritique est une caractéristique et une marque d’identité des travailleurs sociaux.


Cependant ce qui a changé c’est que les professionnels agissent de plus en plus dans des logiques de service et de contrôle social ; ce dernier concept réapparaissant dans les analyses sans pour autant avoir disparu après la période de remise en cause des années 70 [2]. La relation d’aide, la relation avec autrui restant très importante même si la logique de l’intervention sociale s’est développée, privilégiant les suivis de courtes durées et transitoires, contrairement à la notion d’accompagnement social plus utilisée dans le travail social classique.

Cependant si l’autocritique est nécessaire, il faut savoir aussi que la critique sociale peut l’être tout autant. Celle-ci pouvant permettre une meilleure affirmation du sens donné au travail. En effet, comment ne pas réagir à l’heure actuelle aux dérives apparaissant dans le secteur social avec le développement des politiques libérales. On ne peut qu’être d’accord avec François Dubet quand celui-ci conseille aux travailleurs sociaux de développer leur propre langage professionnel mais cette élaboration ne pourra vraiment être efficace qu’avec une analyse critique des politiques sociales pouvant permettre un engagement plus déterminé.

Avec l’accentuation de la crise économique dans les années 80, les problèmes liés à la rupture du lien social puis le passage à la mondialisation, l’accentuation des migrations et le développement des politiques libérales, le travail social a été interpellé et plusieurs fois remis en cause.

Au niveau des responsables politiques, beaucoup voient toujours ce type de travail comme devant jouer un rôle « tampon » pour atténuer les contradictions et permettre de maintenir la paix sociale. Dans ce cadre-là et malgré les changements, des professionnels croient agir pour changer la société avec le travail social comme seul outil mais ils se trompent lourdement et sont très vite déçus, d’autres se contentent d’effectuer leurs tâches en se basant sur la technicité et l’expérience en souhaitant quelques améliorations visibles chez les usagers mais beaucoup s’interrogent sur la finalité de leurs actions au bout de quelques années. Le travail social peut être comparé au mythe de Sisyphe, sans cesse il faut recommencer les mêmes actions et n’espérer voir des évolutions que sur le long terme et encore, pas toujours. Pourtant en écoutant les professionnels les plus motivés, on peut associer technicité et militantisme social dans son travail tout en soutenant parallèlement une démarche de transformation politique et économique de la société permettant d’avoir ainsi une vision globale des problèmes. D’où l’orientation que certains développent pour dépasser la contradiction avec des actions individuelles et collectives ; il s’agit pour eux de permettre l’insertion ou la réinsertion des personnes en difficulté dans la société à travers les différents dispositifs offerts tout en les aidant à acquérir les moyens de se défendre, d’exiger leurs droits et de se mobiliser le cas échéant.

C’est cette approche par la critique sociale qu’ont choisie des professionnels confrontés aux limites de leur propre action. C’est-à-dire la volonté d’assumer dans leur propre travail des prises de positions et des engagements clairs, notamment au niveau de la maltraitance, des discriminations, du racisme, des expulsions arbitraires hors de logements, des licenciements abusifs, de la double peine, des sans-papiers, des sans-logis, le plus souvent en relais avec des collègues et d’autres structures du secteur social et parallèlement pour d’autres des actions militantes (associatives, syndicales et politiques). C’est aussi pour cela que certains travailleurs sociaux se sont investis vis-à-vis de ces problèmes uniquement dans le cadre de leur travail (constitution de dossiers, sollicitations d’avocats, recours administratifs, remontées de besoins, interpellations d’élus etc.) et que d’autres se sont engagés en plus en tant que citoyens dans des associations comme DAL (droit au logement), le CDSL (comité des sans-logis), AC (agir contre le chômage), le MNCP (mouvement national des chômeurs et précaires), l’APEIS (association pour l’emploi, l’information et la solidarité), les comités de sans-papiers et contre la double peine mais aussi Act-up par rapport au sida.

Face aux limites du travail social stricto sensu, à ses remises en cause et face aux dérives sécuritaires du gouvernement, plusieurs initiatives plaçant la critique sociale au centre se sont développées ces derniers mois, notamment les réactions et la mobilisation de la FNARS, les critiques des éducateurs de la PJJ ainsi que ceux de la prévention spécialisée aux assises de Marseille. D’autres actions sont prévues cette année : le MNETS appelle à la défense du travail social et de ses formations, Jacques Ladsous et un comité d’organisation appellent aux états généraux du travail social. Le temps de l’action et de la critique sociale semble de nouveau être d’actualité.

Raymond Curie, sociologue à l’université Jean Monnet de Saint-Étienne et formateur à l’ITS Lyon-Caluire.

Post-Scriptum

Article paru dans la revue LIEN SOCIAL - N° 651 du 30 janvier 2003.








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Notes

[1] François Dubet, « Le déclin de l’institution », Paris, Le Seuil, 2002.

[2] Jacques Donzelot, « La police des familles », Paris, Minuit, 1977.




4 Messages de forum

  • > Travail social : de l’autocritique à la critique sociale 13 février 2003 18:16, par Marie Line Vergne

    Travail social : de la critique à l’autocritique – réactions

    Dans votre article, vous dîtes : « les professionnels agissent de plus en plus dans des logiques de service et de contrôle social ». Je ne peux qu’aller dans votre sens si, pour vous, il est question de dire que nos décideurs donnent des directives et des outils (les trois phases dans une procédure d’expulsion, par exemple) qui vont dans le sens de renforcer le contrôle social. Dire ensuite que les professionnels emboîtent le pas sans broncher… Je reste dubitative. Je n’ai pas encore lu le livre de François Dubet, aussi peut-être me manque-t-il des éléments, ce n’est en tous cas pas ce que je constate en observant mes collègues.
    Par contre, je ne peux être en accord avec l’idée que vous développez, insinuant que les travailleurs sociaux feraient le choix de suivis de courtes durées par rapport à des suivis d’accompagnement. Avez-vous une petite idée du nombre de dossiers, en file active, que gère une assistante sociale polyvalente de secteur ? Quand, au cours de la semaine, vous recevez une vingtaine de personnes, que chaque semaine se déroule au même rythme, le travail de suivi –digne de ce nom- vous y renoncez… pas de gaieté de cœur (chacune d’entre nous y revient dès que cela est possible), mais juste parce que ce n’est plus possible de faire autrement. Je crois sincèrement que nous ne pouvons pas donner plus au risque de nous perdre nous même et du coup de perdre toute efficacité.
    J’accueille régulièrement des stagiaires assistantes sociales de deuxième année (stage de 5 mois et demi) et j’ai pour habitude, quand je présente mon travail, de dire que je suis comme un petit bonhomme de bandes dessinées : j’ai chaque main et chaque pied sur une fuite, mais il y en a d’autres dans le mur le long duquel je suis. Je passe mon temps à boucher celles qui fuit le plus fort. Vous le mettez où le suivi dans ce tableau ? On pourrait me dire mais alors pourquoi prenez vous des stagiaires ? Dans les priorités que j’ai établi, recevoir des stagiaires en est une. Je crois que si l’on veut demain des collègues comme vous les décrivez, avec une vision globale, c’est de notre responsabilité de les former.
    Face à sa charge de travail, l’assistant social doit établir des priorités… dans les urgences… dans les désespoirs des individus. C’est particulièrement inacceptable et il n’y a pas lieu de se réjouir, mais, si l’on veut agir contre cet état de fait efficacement, il faut déjà pouvoir en faire un état des lieux sérieux et sans complaisance.
    Dans les différentes catégories que vous faîtes de professionnels : « ceux qui utilisent le travail social comme seul outil, ceux qui se contentent d’effectuer leurs tâches et qui s’interrogent vite sur la finalité de leurs actions, et enfin, les plus motivés qui associent technicité et militantisme social », je ne peux qu’être d’accord et reconnaître les personnels qui peuplent un service social.
    Toutefois, je ne sais pas si on peut lier « la volonté d’assumer dans leur propre travail des prises de position et des engagements clairs » et l’engagement citoyen dans des associations. Quelle serait alors la motivation de « Monsieur Tout le Monde » ? On n’est pas assistant social militant à l’association X mais plutôt Madame Machin militant de l’association X comme Monsieur Truc ou Madame Bidule qui sont comptable ou éboueur.

    Je ne puis, en conclusion, que vous rejoindre sur le fait qu’il est temps de l’action et de la critique sociale. Elle ne peut se faire de façon isolée. Il est donc plus que nécessaire de se regrouper autour des actions qui vont avoir lieu.

    Répondre à ce message

  • Le travail social a pris un tournant dangereux avec la montée du libéralisme dans les instititutions médico-sociales, et son outil le management.
    Le travail social y perd sa spécificité confronté à des critères de rentabilité, dans un secteur non-marchand.
    La première dérive est apparue avec la décentralisation de l’action sociale, confiée aux conseils généraux, dans un contexte de maitrise des couts.
    En effet l’accompagnement social a disparu au profit de mesures de plus en plus courtes et morcelées. Les petits boulots du social, instrumentalisés également par les politiques, dans le cadre des politiques de la ville ont accentué ce morcellement.Le dernier petit boulot en date est celui de "médiateur citoyen" qui prône la délation comme acte "citoyen" pour épingler la petite délinquance dans les quartiers,la délation comme acte citoyen...Le gouvernement de vichy n’est pas loin de cette idéologie... Toutes ces interventions ne visent en effet qu’à maintenir la "paix sociale" à court terme et si possible dans un temps "t" égal à la durée d’un mandat électoral.La prévention spécialisée dans ce contexte part à la dérive, et l’on sait qu’elle ne peut s’opérer sans action en profondeur, sans respect de l’anonymat des jeunes suivis.
    Certes l’éducateur spécialisé doit se
    positionner, et enfin sortir "le nez du guidon"... Apprendre la critique sociale au lieu de se perdre en auto critique.Le fait que l’outil formidable constitué par la prévention soit disqualifié, que les éducateurs spécialisés aient totalement abandonné ce terrain( seuls 3% de travailleurs sociaux y exercent encore sous leur intitulé d’origine) pose question.
    L’éducateur spécialisé se trouve confronté à une déqualification par le haut, les expertises étant confiées aux cabinets conseils, chefs de projets et sociologues mais aussi par le bas, avec le foisonnement de nouveaux agents à faible qualification,sans formation sociale.
    Peut on tolérer ce courant de pensée unique venu des états unis qui vise à rentabiliser le travail social, à instaurer dans les établissements une taylorisation des tâches en s’appuyant sur la mise en place d’une hierarchisation à outrance, au détriment des collectifs de travail, et de l’idée de l’équipe éducative.
    Peut on tolérer l’arriver de cet autre résidu venu des étas unis qu’est la tolérance zéro, qui a atteint l’Europe, et plus précisément la France depuis 1997, avec son cortège de criminalisation de la misère, de stigmatisation de la déviance : gens du voyage, SDF, prostituées, jeunes en rupture, qui attérissent dans les CEF dignes des maisons de correction des années 30.
    Il n’est question ni de droite ni de gauche, dans ce proposl’essentiel des lois Sarkosi étant déja en préparation sous le gouvernement Jospin.
    Le déclin de l’état social, comme le dit très justement Loïc Wacquant dans son livre, est toujours remplaçé par l’état pénal. Les budgets des services sociaux sont gelés au profit du développement exponentiel de ceux consacrés à la répréssion policière.

    En effet,le social ne résoudra pas la question sociale, la solution étant un réaménagement de l’économie de fond en comble, une critique du capitalisme qui produit la misère et l’exclusion.
    En attendant nous devons tous nous positionner en tant que travailleurs sociaux. Aider les usagers à s’organiser au sein de vrais collectifs de défense,et nous organiser nous pour ne pas livrer notre outil de travail au patrônat Français comme le préconise le MEDEF
    Une éducatrice spécialisée en colère

    Répondre à ce message

  • bonjour,

    Je suis en formation d’assistante sociale à Lille, j’ai été interpelée par cet article.
    Il me semble que la majeure partie des étudiants aujourd’hui dans le travail social sont de moins en moins impliqués dans le militantisme social.Nous n’étions qu’une poignée dans une manifestation sur le rapport serré (de délation !)entre éducateurs et police, les étudiants acceptent de plus en plus et par contre oublient aussi vite la déontologie et les valeurs essentielles d’un travailleur social. Je désespère un peu en voyant les sections éducateurs, assistants sociaux très dissociées, cela nuit à l’unification des forces pour agir lorsque les lois nous empêchent d’exercer notre métier sainement.Nous sommes directement liés à tout ce qu’il se passe, nous avons un pouvoir considérable (vu le nombre de travailleurs sociaux et leur répartition dans les institutions) et nous sommes force de propositions, de débats, et d’actions diverses.
    Il me paraît important de ne pas se laisser aller et au contraire, d’être vigileants et de se battre pour un monde plus juste, solidaire.
    Pourquoi pas des interventions de syndicalistes ou militants dans les centres de formation ? Je regrette qu’il n’y ait eu de sensibilisation ou de renseignements à ce sujet...

    Répondre à ce message

    • je suis aussi étudiante en école d’assistant de service social à lille, et il m’est agréable de voir que je ne suis pas la seule à m’intéresser au problème à savoir quelle est la part du militantisme chez les travailleurs sociaux( la question est mal tournée) de même je regrette, comme on le fait pour la présentation des différentes structures ou services concernant le social, que les écoles ne s’efforcent pas de nous proposer l’intervention de mouvement syndicaux comprenant des travailleurs sociaux...

      Répondre à ce message

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