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vendredi 30 décembre 2005
Une lecture des émeutes urbaines
La lutte pour la reconnaissance en question ?

par Christian SZWED


Les émeutes urbaines qui se sont déroulées en France, par leurs formes et leur ampleur expressives et spectaculaires à la fois, ont fait la une des médias du monde entier pendant plusieurs semaines. Certains, se gaussant même de cette affaire, pour se moquer d’un modèle français d’intégration en faillite (quel modèle ?) et allant jusqu’à se réjouir d’un spectacle qui vient contredire et humilier une France républicaine orgueilleuse et donneuse de leçons. Cette façon de traiter l’actualité est propre à provoquer d’autres dérappages. Elle a par exemple permis ainsi à un député de la majorité UMP de stigmatiser et sans distinction aucune, toute la population de Clichy Sous Bois : la honte de la France. Honte à lui !


L’ampleur du phénomène des émeutes, vécu sans doute comme un véritable tsunami social, est sans doute à l’origine d’une sidération des esprits, entraînant ce qu’il convient de reconnaître honnêtement chez les savants, comme chez les politiques qui nous gouvernent comme une cécité, une incapacité à penser l’évènement et son emballement, depuis le décès tragique et inutile de ces deux pauvres adolescents.

Les émeutes urbaines perçues comme un signal, où la spontanéité et l’absence de préméditation et d’organisation ont été attestées par un rapport des Renseignements généraux, constituent un message d’une force émotionnelle sans pareil, entraînant des réactions de stupeur, d’indignation, de peur ou de colère tant chez les habitants que chez les élus et toute l’opinion publique spectatrice. Réactions que l’on rencontre tant dans le clan de ceux qui veulent comprendre et qui n’en peuvent plus de tirer la sonnette d’alarme sur ce qu’il convient de nommer une véritable poudrière, que celui réprobateur qui en appelle à la répression et au rétablissement de l’ordre public. L’appel au calme, les mesures pour y parvenir, certes nécessaires, pouvaient se dispenser d’un couvre-feux et trouver d’autres voies que l’exhumation d’une loi obsolète de l’époque de la guerre coloniale franco-algérienne.

Si le rétablissement de la paix sociale et du mieux « vivre ensemble » font l’unanimité, pour autant les voies pour y parvenir divergent et comportent bien des risques. Celui d’une récupération de basse politique à l’encontre d’une « racaille qu’il conviendrait d’éliminer ou de karchériser », ou celui présumé (et potentiellement possible) d’une tentation subversive de ceux qui considèrent l’enflammement des cités comme un terreau propice à une islamisation radicale extrémiste et intégriste des publics de confession musulmane et parmi eux les plus fragiles.

Le problème des banlieues est étudié depuis un quart de siècle depuis les Minguettes à Vénissieux, par les savants : sociologues, urbanistes et autres politologues patentés.

Le problème des banlieues fait l’objet depuis un quart de siècle d’enjeux politiques forts permettant le basculement des majorités de gauche vers la droite et vice-versa.

Le problème des banlieues fait l’objet depuis un quart de siècle de mesures législatives diverses à l’exemple des politiques de la ville.

Alors ? On continuera encore longtemps comme cela ? Une autre lecture s’impose ; je soumets celle-ci à votre saga-cité :

Le problème des banlieues est admis sans vergogne depuis un quart de siècle... par le voile commode que les politiques (de gauche comme de droite) entretiennent avec soin, il permet d’occulter le véritable scandale français que constitue le chômage et l’exclusion de masse.

Depuis un quart de siècle, le problème des banlieues n’est pas pris à la légère par les travailleurs sociaux, véritables « fantassins du social » comme le disait Pierre Bourdieu. Qu’ils soient de Prévention spécialisée, de secteur, d’AEMO ou autres, ils n’ont jamais baissé les bras et s’épuisent avec des politiques successives contradictoires et des financements précaires où incertains.

La politique de la ville est en échec, il faut en convenir ! Avec elle, le modèle néo-libéral démontre là ses limites et sa vacuité. Les émeutes de la fin de l’automne dernier méritent un autre décryptage que tout ce qui a été pensé et entendu jusqu’ici. Ne convient-il pas de repenser la question de la conception de l’espace public bourgeois (au sens d’Habermas) ?

Ne convient-il pas de mieux prendre en compte, c’est à dire pleinement le public des banlieues ? La suppression des inégalités sociales systémiques est une condition nécessaire pour obtenir la parité de participation (Nancy Fraser) [1].

Ne convient-il pas de considérer la faillite du modèle néo-libéral ?

Ne convient-il pas de s’interroger d’abord pour imaginer que ces émeutes sont la réponse à un manque de reconnaissance devenu intolérable, insupportable, une souffrance inouïe, venant atteindre avec le décès de ces deux victimes une grande partie du corps social ?

La lecture de l’ouvrage d’Axel Honneth, 2000, édition du Cerf, « La lutte pour la reconnaissance » ne fournit-elle pas une précieuse indication sur le sujet ? L’idée de déni de reconnaissance ou de mépris social n’est-elle pas dans ce cas féconde à comprendre le phénomène où l’humiliation, le mépris, la disqualification sont le quotidien ? L’invisibilité dont peut se percevoir le public des banlieues caractérise ce déni de reconnaissance qui vient affecter au plus profond de lui-même le respect de soi propre à chaque sujet. En brûlant les voitures il a réussi à se rendre visible, renvoyant un autre message que les carcasses fumantes des milliers de voitures calcinées !

Le respect de soi amputé ne peut en aucun cas contribuer au processus de socialisation. Pour Paul Ricoeur [2] « l’expérience négative du mépris prend alors la forme spécifique de sentiments d’exclusion, d’aliénation, d’oppression et l’indignation qui en procède a pu donner aux luttes la forme de la guerre ».

Sachons éviter celle-ci, et pour partie, les travailleurs sociaux peuvent grandement y contribuer. Sans compromissions avec quelques politiciens nauséabonds, ils doivent faire preuve de résistances ! Ils ont tout à gagner à rester lucides et ne pas céder à l’épuisement et au fatalisme. Je ne doute pas que dans de nouvelles conditions, les travailleurs sociaux pourront alors développer l’espérance à la manière de Pierre Bourdieu [3] « Je pense que l’expérience messianique est un des grands obstacles aux transformations. A cette illusion messianique, il faut substituer des espérances rationnelles tout à fait modérées qui était discréditées comme réformistes, comme des compromissions [...] Ce qu’il faut voir, ce sont les choses qui dépendent de nous et qui sont beaucoup plus importantes qu’on le croit ».

Allez, bonne année 2006 ! Pour le Travail social, pour tous les travailleurs sociaux et pour les centaines de milliers de personnes qu’ils accompagnent !










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Notes

[1] Nancy Fraser - « Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution » - La découverte - 2005.

[2] Paul Ricoeur - « Parcours de reconnaissance » - folio essai - 2004.

[3] Pierre Bourdieu - « Entretiens avec l’ historien Philippe Chatrier » - Les chemins de la connaissance - France inter - 1988.




1 Message

  • > Une lecture des émeutes urbaines 2 janvier 2006 11:39, par SZWED

    Un complément d’informations sur ce sujet brûlant :
    Lorsque Paul Ricoeur évoque les formes de guerre,un article du Courrier international(12 décembre 2005) semble lui donner raison.
    Le titre de cet article fait froid dans le dos :
    " Emeutes urbaines - L’expérience des Israéliens au service des hommes de Sarkozy".Cet article est édifiant"Placé sous le signe de la confidentialité,Gidéon Ezra ministre de l’intérieur israélien et le chef de la police ont rencontré le 11 décembre leurs homologues français pour un entretien de haut niveau.L’article citant le Jérualem Post souligne que "le savoir-faire de la police israélienne dans la lutte contre le terrorisme et le contrôle des émeutes est largement reconnu dans le monde".De ce fait Ezra et son chef de la police sont à Paris pour faire profiter leurs homologues français de leur expérience pour réprimer efficacement les émeutes"

    Sans commentaires !

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