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jeudi 2 juin 2005
Une soit disante crise... soit disante d’autorité
par Hervé COPITET


Tenter d’éclairer la difficulté actuelle de l’exercice de l’autorité dans l’acte éducatif, c’est prendre en compte quelques dimensions nouvelles. Tout d’abord une dimension anthropologique avec les métamorphoses de la parenté [1] , ensuite juridique avec la naissance de l’enfant sujet de droit, sociologique avec le lien générationnel et l’avènement de l’individu hypermoderne, enfin une dimension psychanalytique.


Pour débuter posons d’emblée une idée sans laquelle le débat sur l’autorité dans l’éducation ne peut avoir de sens. La confrontation et l’exercice de l’autorité sont signe de bienveillance adressé aux enfants et aux adolescents. Bienveillance en ce sens qu’il barre la route au champ des possibles, qu’il oblige au renoncement - le renoncement pulsionnel cher à S.Freud [2] et par lequel l’homme est passé de l’état animal à celui d’être de culture - , permettant en conséquence qu’advienne un sujet tant social que psychique mature, libre et responsable. Bienveillance, protection et empathie sont donc les trois mots que je joins volontiers à l’exercice de l’autorité dans la relation éducative.

Le poids des mutations de la famille, et de la législation.

Il n’est pas inutile de rappeler que sous le poids des mutations profondes de notre société, la famille et ses repères traditionnels ont éclaté. Traditionnellement bâtie autour de la fonction paternelle, l’autorité s’exerçait autour de ce socle. Hors, la fin de la puissance paternelle, la mutation du mariage en tant qu’union, consentie ou non, de deux familles avec prima du groupe sur l’individu, le divorce, la famille recomposée, la famille monoparentale - avec une tendance forte des mères seules avec leur enfant, leur adolescent - bientôt, peut - être, la famille homoparentale bouleversent en profondeur ces repères ancestraux. La psychanalyse elle - même devra probablement réinterroger son édifice théorique sur le sujet à la lueur de ces mutations. La fonction paternelle dans l’exercice de l’autorité est - elle toujours autant d’actualité ? Ces métamorphoses de la parenté, ont considérablement, sans doute durablement, bouleversé les points d’ancrages sur lesquels s’appuyait l’autorité. Les nouvelles formes de la famille obligent à repenser cette question. Celle - ci ne peut plus être uniquement organisée dans et par la triade père - mère - enfant où est dévolu au père le registre de la loi comme l’a bien problématisé un champ de la psychanalyse. À partir des nouvelles formes de la famille - qu’est - ce qu’une famille aujourd’hui ? Où et quand commence t - elle ? se réinterroge nécessairement la notion même d’autorité dans la relation éducative avec en ligne de mire la fonction paternelle qu’il convient de réactualiser à l’aune de ces transformations.

Dans la même veine, les mutations du droit de l’enfant, c’est à dire la protection de l’enfance, avec en point d’orgue la convention internationale des droits de l’enfant participent de cette nouvelle recherche dans l’exercice de l’autorité. En un mot, l’enfant est une personne avec qui il n’est plus possible de faire comme bon nous semble. Liberté de penser, liberté d’opinion, liberté de conscience et de religion... en un mot liberté à être sujet. Nous devons nous réjouir de voir ces droits graver dans le marbre d’une convention permettant de bannir châtiments corporels [3] et autres formes d’humiliations trop longtemps infligés aux

enfants pour asseoir l’autorité des adultes. L’école, de longue date, s’est laissée entraîner dans cette dérive de l’exercice de l’autorité. Le débat sur la gifle ou la fessée entendu de temps à autre dans les médias, n’est finalement que le point d’orgue de cette dispute. Trop longtemps assise sur la suprématie d’un corps sur l’autre, bien des parents ont vu progressivement leurs repères disparaître sous le poids des nouveaux droits de l’enfant dès lors qu’il s’est agit de penser l’autorité dans la relation éducative autrement que par la coercition physique. Le revers de la médaille est qu’une fois retiré l’un des outils permettant d’asseoir son autorité - ce qui n’est en fait qu’une illusion passagère car à l’adolescence tout cela change, les corps deviennent égaux - nombre de parents se sont retrouvés face à un vide. Abîme de perplexité devant l’enfant sujet de droit, pour des parents sommés de penser ce que peut et doit être l’exercice de l’autorité sans usage de la suprématie d’un corps sur l’autre. Cette naissance de l’enfant sujet de droit me semble être l’une des composantes importantes dans le brouillage des repères qui a permis à des générations de parents d’exercer l’autorité sans se soucier des droits de l’enfant. Il n’est pas étonnant dès lors de voir les services éducatifs spécialisés et autre centre médico psychologique régulièrement interpellés sur cette question.

Confusion dans l’ordre des générations, naissance de l’individu « hypermoderne ».

Deux brèves vignettes cliniques issues d’observations quotidiennes auxquelles nous sommes tous soumis et qui enseignent toujours « quelque chose » de l’état actuel des rapports humains dans une société me permettent d’introduire la discussion. Alors que je me trouve dans l’une des célèbres librairies parisiennes où l’on peut revendre ces livres, l’attente étant au minimum d’une vingtaines de minutes, j’assiste à une scène éducative illustrant bien un certain état des relations parents - adolescents, autour de la position générationnelle comme l’un des fondements de l’exercice de l’autorité dans l’acte éducatif. Je vois arriver un père et sa fille - du moins je le devine face aux diverses expressions venant ponctuer la relation duelle - chargés de livres à revendre. Cette adolescente est déjà un « petit bout de femme ». Sa tenue vestimentaire, son maquillage, sa façon de se positionner, sa manière de parler à son père entrent en contradiction avec sa petite taille, trahissant par là - même son statut de pubère. J’assiste alors à une scène où la position adulte - adolescent - c’est à dire la position générationnelle - est non pas horizontalisée, mais inversée. Cette jeune fille dicte à son père ce qu’il doit faire, mène le jeux dans la relation... bref, tout s’engage de manière à ce que jusqu’au bout, ce monsieur reste le sujet de sa fille. Mais arrive le moment crucial où revendre les livres. À l’annonce de sa minorité, la jeune fille se voit refuser l’acte commercial - en France interdiction est faite à un mineur de procéder à un acte de revente - . Confusion, agacement de l’adolescente qui demande en urgence à son père d’aller chercher sa carte d’identité - celle du père - pour pouvoir effectuer la vente. Une fois de plus, la jeune fille dicte, le père s’exécute. Il s’exécute sur un acte pour le moins symbolique ; produire sa carte d’identité, donc son âge, et par extension son statut à l’égard de l’adolescente. Passiblement, le père s’exécute, va chercher ses papiers, remet sa carte d’identité à sa fille - et non pas à la vendeuse ! - qui dès lors peut procéder, au nom de son père, à l’acte de revente.

Seconde vignette, très brève. Alors que je me promène dans les rues de Paris, je croise une adolescente arborant un tee - shirt sur lequel est écrit en grand : Je fais ce que je veux !

Que nous disent ces deux instantanés sur la question qui nous occupe. Au moins deux choses : en premier lieu un brouillage du lien générationnel entre l’adolescent et ses parents, ensuite un reflet très actuel de la montée en puissance de la revendication individuelle, qui, si sur la question adolescente a toujours été d’actualité n’en n’est pas moins aujourd’hui exacerbée brouillant par - là même la frontière du possible et de l’impossible. Possible et impossible que tout projet éducatif, de quelques cultures qu’il soit, se doit d’intégrer.

Exercer l’autorité face à un adolescent c’est avant tout revendiquer et assumer un position générationnelle différenciée, éventuellement engendrée par la filiation dans le cas de la parenté, différenciée de celle de l’adolescent. Le travail éducatif auprès d’adolescents montre que l’une de ses tentatives permanentes est ce que je nomme un essai d’horizontalisation voir d’inversion des positions sous - tendues par un désir d’égalité. Hors, la relation intergénérationnelle est, elle, irrémédiablement verticale. Je suis fils ou fille de... descendant ou ascendant de... Le problème que pose cette linéarisation des rapports parents - adolescent nous le situons dans la confusion des rôles et places engendrant dans le même temps difficultés dans l’exercice de l’autorité du côté des parents et dans la recherche du côté de l’adolescent d’une relation égalitaire. Mais une relation éducative n’est jamais égalitaire. Si elle doit être empreinte de bienveillance, d’empathie, de protection, elle n’en comporte pas moins un statut déséquilibré signifié par la loi sur l’autorité parentale corollaire de la notion de responsabilité. Sans une nette distinction des positions intergénérationnelles dans les rapports entre parents et adolescents l’autorité est immanquablement mise à mal car déclenchant le leurre d’une relation égalitaire. Il n’y a pas de hasard, si, depuis la nuit des temps, aucune société ne se soit bâtie sans trois distinctions radicales ; celle des sexes, celle des générations, celle des âges de la vie comme nous l’enseignent les anthropologues. En conséquence de cette confusion des positions - et c’est toujours à partir d’une position que s’organise l’autorité - se pose la question, voire la problématique de la distance et du lien unissant l’adolescent à ses parents et réciproquement.

La seconde vignette confirme ce que les travaux sociologiques ont noté depuis plusieurs années ; la montée en puissance de l’individu autonome, de l’individu réflexif comme le nomme J.C Kauffman [4]. Face à cette naissance d’un nouveau sujet - qu’il n’est ici, faute de temps, pas possible de développer - se pose la question des réponses éducatives apportées aux adolescents, eux, totalement perméables aux injonctions de la société d’aujourd’hui. Voilà l’un des nouveaux enjeux auquel l’éducation doit se confronter. Il ne s’agit plus d’exercer une autorité en référence à des valeurs collectives, institutionnelles, où la nécessité du vivre ensemble fait autorité, avec le groupe comme référence, mais bien de faire face à une puissante revendication individuelle ; l’illusion du « c’est mon choix » que la psychanalyse, avec l’inconscient, et la sociologie avec les déterminants sociaux viennent battre en brèche. Illusion sollicitant tout de même l’adolescent au plus profond de lui - même comme l’enseigne le quotidien auprès d’adolescents. En cela l’adolescent d’aujourd’hui n’est plus tout à fait le même qu’il y a quelques décennies.

Le fantasme de meurtre à l’adolescence,

Au contraire des items retenues précédemment, rien de nouveau ici mais plutôt le rappel de l’un des enseignements de la psychanalyse concernant l’adolescence.

Exercer l’autorité, faire autorité dans le cadre d’une relation éducative avec un adolescent, c’est barrer la route au champ des possibles. Si tout projet éducatif est sous tendu par cette injonction aujourd’hui, il se voit augmenter par la puissante revendication des comportements individuels mettant profondément à mal le lien social nous obligeant à vivre ensemble. Alors, que répondre à cette adolescente arborant tel un placard publicitaire un slogan destructeur pour le lien social ? Eh bien probablement : « Non tu ne fais pas ce que tu veux ».

Mais faire autorité auprès d’un adolescent c’est s’engager à assumer et à résister aux foudres que va déclencher l’opposition. Ici les travaux du psychanalyste D.W. Winnicott sont précieux pour saisir toute la difficulté à faire exercice d’autorité auprès d’adolescents. D.Winnicott soutient que l’adolescence passe par le meurtre parental. Meurtre symbolique inconscient s’incarnant, par exemple, dans les attaques parfois violentes de l’adolescent à l’encontre de ses parents ou de l’adulte. Se met alors en scène chez le parent, ou tout éducateur, la capacité ou non à résister psychiquement à ces attaques, à résister aux souhaits inconscients de l’adolescent de les voir disparaître - ce qui, dans le même temps déclenche de l’angoisse comme nous l’apprennent les psychanalystes de l’adolescence. Dire non, s’opposer à un adolescent révèle et relève de la solidité psychique - un Moi résistant - , une solidité dans la position générationnelle occupée par le parent au travers d’un sentiment conscient et inconscient d’indestructibilité [5]. En un mot, ne pas disparaître, faire face et attendre les effets du temps comme le rappel Winnicott. À l’inverse, si le champ de tous les possibles est ouvert - avec en arrière plan la possible réalisation de l’acte incestueux réactualisé à l’adolescence - force est de constater que l’espace de bien des troubles est ouvert. La pratique éducative et clinique auprès d’adolescents en difficulté est sur ce point sans ambiguïté.

Perspectives...

J’ai dressé rapidement, dans l’espace qui m’était imparti, quelques raisons me semblant être au coeur de l’actuelle difficulté de bien des éducateurs [6] dans l’exercice de l’autorité. À elle seule chaque thématique mériterait un ouvrage !

Les mutations profondes que connaît notre société - mais pas seulement puisque l’avènement de l’individu autonome, réflexif, semble être une phénomène mondial [7] - obligent à repenser la problématique de l’autorité. S’il n’y a pas crise comme beaucoup le souhaiteraient, pour mieux en appeler à un retour du passé, il y pour autant vraie difficulté, vraie interrogation dans le champ éducatif sur ce qui, des années durant, a permis, peu ou prou, que l’autorité ne soit pas interpellée comme elle l’est actuellement souvent dans un relent de nostalgie qu’il convient de dénoncer.

À nous maintenant de réécrire le concept d’autorité dans le champ éducatif à l’aune des ces mutations, de ces mouvements qui, je le crois, sont durablement inscrits dans le développement des sociétés, dans le développement de l’Homme.

Post-Scriptum

Références bibliographiques

- Ehrenberg. - 1998 - A. La fatigue d’être soi. Dépression et société. Odile Jacob.
- Foucault.M. - 1975 - Surveiller et punir. Gallimard.
- Godelier.M. - 2004 - Les métamorphoses de la parenté. Fayard. 2004.
- Freud.S. Totem et Tabou.. oeuvres complètes. Vol
- Freud.S. - Malaise dans la culture. oeuvre complètes Vol.
- Kaufman.J.C L’invention de soi. Une théorie de l’identité. Armand Collin. 2004.
- Kaufman.J.C. Conférence dans le cadre de l’université de tous les savoirs. Janvier 2005.
- Théry.I. Identité, filiations, appartenances Filiation et parenté : la distinction des sexes dans une société égalitaire. P.U.G 2005.
- Winnicott.D. - 1971 - Jeu et réalité. Concepts actuels du développement de l’adolescent. Gallimard.








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Notes

[1] Librement repris du titre de l’ouvrage de M. Godelier Les métamorphoses de la parenté. Fayard. 2005.

[2] S. Freud. Totem et Tabou. Malaise dans la culture. oeuvres complètes. Vol

[3] Lire ou relire sur le sujet M. Foucault in Surveiller et punir.

[4] Kaufman J.C L’invention de soi. Une théorie de l’identité. Armand Collin. 2004.

[5] La récente lecture de l’ouvrage d’A. Ehrenberg laisse penser que la solidité psychique à laquelle nous appelons semble faire défaut sous le poid de la fatigue d’être soi. Ehrenber.A. La fatigue d’être soi. Odile Jacob.

[6] Educateur au sens large du terme, incluant les parents.

[7] Kaufman.J.C. Conférence dans le cadre de l’université de tous les savoirs. Janvier 2005.




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