vendredi 30 août 2002



« Les professionnels doivent réagir collectivement »

Jean-Pierre ROSENCZVEIG





Jean-Pierre Rosenczveig, président du tribunal pour enfants de Bobigny pense qu’on se dirige tout droit vers la réouverture des maisons de correction. Il engage les travailleurs sociaux à faire entendre leurs convictions.


Que pensez-vous des intentions du nouveau gouvernement ?

Le gouvernement nous propose une vision négative du travail social qui se résumerait à une approche socio-policière. On s’apprête ainsi à demander aux éducateurs de la PJJ de vérifier l’application des mesures décidées par les futurs « juges de proximité », sans qu’un véritable temps ne soit donné à l’action éducative. On veut rabaisser la sanction pénale à 10 ans (au lieu de 13 actuellement) et même admettre les jeunes, dès cet âge, dans les centres fermés. Pour tous les professionnels comme pour les parents, c’est bien dans un autre registre (mobilisation parentale, prise en charge sociale, médicale ou psychiatrique selon les cas, recherche d’internat scolaire, prévention en général.) que des réponses doivent être recherchées. Un pays qui fait de ses enfants des délinquants et n’a pas d’autres réponses que pénales à apporter à leurs comportements doit s’inquiéter pour lui ! Le gouvernement envisage aussi la création de centres fermés. On aurait pu concevoir de remplacer les quartiers des mineurs actuels par une prison moderne et équipée décemment. Mais non, on rajoute un échelon intermédiaire entre les centres d’éducation renforcée et autres centres de placement immédiat et les maisons d’arrêt. On se dirige tout droit vers la réouverture des maisons de correction créées en 1922. Mais le plus important à noter est quand même le démantèlement auquel on assiste de la justice des mineurs. Cela a commencé par le développement de la troisième voie par le parquet, puis le pouvoir d’incarcération donné au juge de la détention et des libertés concernant les moins de 18 ans. Demain, 3 300 juges de proximité pourront prononcer des sanctions pour les mineurs, sans que leur action ne soit articulée ni avec les juges des enfants ni avec l’action éducative.

Quelles sont les conséquences qui risquent d’advenir à la suite de telles mesures ?

On est en train de vider les ordonnances de 1945 et de 1958 de leur substance. Jusqu’à aujourd’hui, la justice des mineurs s’appuyait sur la conviction qu’avant d’être dangereux, l’enfant devait être considéré comme en danger. L’idéologie libérale bouscule tout en considérant que devenir délinquant est un choix : il faut donc contraindre le jeune à décider de prendre une autre orientation. Ce comportementalisme se refuse à s’attaquer aux causes d’attitudes qui ne se posent pas dans n’importe quel milieu social, mais qui caractérisent plus particulièrement les jeunes issus des couches les plus défavorisées de la population. On est en train de passer insensiblement de l’enfant délinquant au délinquant enfant. On va multiplier les enfermements et aboutir à une fabrique de récidivistes qui n’auront connu que le registre répressif. Ces jeunes s’inscriront dans une rébellion permanente. Tout le travail éducatif qui est patiemment mené aujourd’hui et qui porte ses fruits est remis en cause.

Quelles réactions doivent avoir les professionnels de la protection de l’enfance ?

Les éducateurs doivent affirmer leur identité professionnelle et ne pas avoir honte de leur travail. Tous les travaux d’évaluation de ces dernières années ont montré que la protection judiciaire de l’enfance a joué son rôle. Il faut entrer dans un travail pédagogique en direction de l’opinion publique qui est actuellement acquise à une réponse répressive (c’est le sens du vote massif pour un programme allant dans ce sens). Et puis, il faut renvoyer aux politiques leurs responsabilités. Ainsi c’est Albin Chalandon, ministre de droite de la Justice qui a suspendu tout recrutement au sein de la PJJ : en Seine Saint-Denis, nous en sommes encore à 206 éducateurs contre 252 en 1997. Ce sont les présidents des conseils généraux (souvent aussi députés) qui sont responsables des services de prévention spécialisée, aujourd’hui au bord de l’asphyxie. Ce sont les maires qui sont encore trop nombreux à refuser l’accueil dans leurs services des travaux d’intérêt général. Nous devons avoir un discours offensif et non défensif. Nous travaillons pour les années à venir, car les mois à venir risquent d’être assez sombres. C’est aussi pourquoi, les professionnels de l’enfance en danger ne doivent pas rester seuls mais ont intérêt à se regrouper dans les associations et les syndicats afin de réagir collectivement et faire entendre leurs convictions.

Propos recueillis par Jacques Trémintin


Post-Scriptum

Article paru dans la revue LIEN SOCIAL - N°630 - 18 juillet 2002





Pour citer cet article :

Jean-Pierre ROSENCZVEIG - « « Les professionnels doivent réagir collectivement » » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - août 2002.