samedi 9 novembre 2002



Les éducateurs de rue dans tous leurs états

Gilbert BERLIOZ





Malgré les difficultés qu’ils rencontrent sur le terrain (méfiance des jeunes à leur égard, crise du recrutement de professionnels qualifiés), et les critiques qu’ils essuient régulièrement à propos de leur manque d’efficacité (« vous servez à quoi, en fait ? ») les éducateurs de rue reviennent sous les feux de l’actualité. On l’a vu à l’occasion des Assises de la prévention spécialisée, qui ont réuni plus de 2 500 personnes à Marseille les 17,18 et 19 octobre 2002.


Ensemble, les associations qui emploient les éducateurs, les conseils généraux qui les financent et l’État qui continue de manifester son intérêt quinze ans après la décentralisation de l’aide sociale à l’enfance, ont essayé de dresser un état des lieux après une décennie mouvementée.

En effet, essayant de résister au raz-de-marée sécuritaire, « la » prévention reste encore une solution. Mais à quel problème au juste ? Pas si facile à définir. Plus qu’à une question de moyens, les politiques de prévention se heurtent à une difficulté conceptuelle pour délimiter leur champ d’action. A force d’être devenue « l’affaire de tous », on en vient à ne plus savoir qu’elles sont les caractéristiques propres de la prévention et surtout à ne plus comprendre qui fait quoi.

Dans un débat saturé par les préoccupations sécuritaires, son évocation continue d’être utilisée à des fins surtout polémiques. Comme argument à charge : si la prévention avait été efficace la répression serait inutile ; ou à décharge : si la prévention disposait de plus de moyens, elle éviterait le déploiement de stratégies défensives spectaculaires et coûteuses. Prisonnière de cette rhétorique qui oppose l’autorité au laxisme dans un débat à haute densité idéologique, la prévention spécialisée parvient mal à s’extraire de la controverse, à reconstruire un discours compréhensible, et à proposer des contenus appropriés aux problématiques actuelles.

On peut effectuer un repérage concret des acteurs et des actions en matière de prévention, en adoptant une typologie simple qui distingue trois domaines différents.

On a d’abord la prévention sociale, à caractère général, qui intervient en amont des risques, sur le contexte de vie, pour transformer la relation des habitants à leur environnement et faire évoluer leur qualité de vie là où ils sont. En renforçant le lien social, la vie collective, elle n’agit pas directement sur la délinquance ou sur les délinquants, mais elle augmente la prise de responsabilité « citoyenne » et améliore les facteurs de sociabilité, de régulation et d’éducation sur un territoire déterminé.

Vient ensuite la prévention éducative qui vise des individus ou des groupes d’individus - essentiellement des jeunes - exposés à des risques dont la délinquance est le plus visible. De caractère ciblé, par un travail sur les personnalités, la prévention éducative cherche par des interventions spécifiques (activités partagées, voyages, expériences de mise au travail...) à infléchir la trajectoire de personnes pour que les risques ne se transforment pas en événements.

Enfin on a la prévention situationnelle qui porte sur les circonstances dans lesquelles les incidents se déroulent. Elle ne se préoccupe pas de transformer les individus ou d’améliorer le contexte dans lequel ils vivent, elle cherche avant tout à éviter les passages à l’acte par une action anticipatrice ou dissuasive. En modifiant les circonstances des situations et en durcissant les cibles potentielles, elle vise à ce que l’incident n’ait pas lieu.

Dans ce contexte on voit bien que selon le niveau de décision qui agit, les intérêts et les niveaux de « préventivité » recherchés sont différents : la pente naturelle des éducateurs de rue les entraîne à « travailler sur le milieu ». Ils rencontrent en cela - et parfois percutent - les objectifs de la Politique de la Ville, avec laquelle leurs appareils cherchent une alliance, visible à travers la présence de Monsieur Borloo à la clôture de la manifestation marseillaise.

La logique de la compétence des conseils généraux les pousse vers une prévention éducative plus ciblée sur des individus ou des groupes « à risque ». Les éducateurs de rue n’y sont pas opposés dès lors qu’on respecte leur propre capacité de diagnostic et l’absence de mandat nominatif qui constitue une de leur particularité.

Enfin les communes au prise avec les problèmes d’insécurité que l’on sait, comprennent mal que les éducateurs ne contribuent pas plus à leurs efforts d’encadrement de la « jeunesse qui échappe » et à une meilleure régulation des espaces publics. Mais cette « annexion » de leur mission par le projet local de sécurité est mal vécue par les éducateurs de rue, qui craignent plus que tout de voir réduire leur intervention à une dimension uniquement centrée sur les situations, et pas sur les individus.

Face à cela ils sont dans l’incertitude, et il n’est pas sûr que ces Assises, malgré le succès, aient beaucoup éclairci les équivoques sur leur travail. A coup sûr, la prévention spécialisée va devoir continuer à manifester « l’entêtement du guetteur » dont parlait Roland Barthes. En position triviale par rapport à son avenir (au sens étymologique de celle qui attend à l’intersection de trois voies), elle devra prendre des risques pour sortir du flou qui est attaché à sa position actuelle et qui la dessert.

Plus que la générosité des engagements de tribune, ou l’ambition des résolutions de fin de congrès, ce sera la clarté dans la définition des champs d’intervention, et la capacité des institutions à les garantir face aux pressions, qui redonneront aux éducateurs de rue le souffle dont ils ont besoin.


Post-Scriptum

Article paru dans la revue LIEN SOCIAL - N°641 - 07 novembre 2002.





Pour citer cet article :

Gilbert BERLIOZ - « Les éducateurs de rue dans tous leurs états » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - novembre 2002.