lundi 30 décembre 2002



Centres fermés, le risque d’une victoire idéologique

Laurent OTT





Intermèdes [1], vous le savez combat ce que nous avons nommé l’envahissement de la pensée de l’éducatif par le sécuritaire. Mais en ce qui concerne une mesure concrète comme celle de la création des centres fermés que l’on entrevoit plus clairement maintenant que les textes sont adoptés et les mesures pratiques envisagées connues, il nous semble important qu’une réflexion collective d’acteurs sociaux engagés puisse souligner que :


les centres fermés seront, on le voit, fort peu nombreux, ce qui confirme leur principale fonction ; non pas pratique mais idéologique. Il importait moins aux yeux des concepteurs d’appliquer un programme (même si on peut y être hostile) que de faire triompher une philosophie anti éducative.

Une nouvelle fois en éducation on oppose l’acte à la pensée ; un acte (celui de tenir enfermé ou coupé du reste du monde tel ou tel individu) serait ainsi paré de toutes les vertus alors que les discours, les approches cliniques ou éducatives seraient rendues responsables de tous les échecs.

On caresse ainsi l’opinion dans le sens du poil et d’un lieu commun bien connu du social : celui qui parlerait n’agirait pas, ce lui qui agirait ne perdrait pas son temps ni à parler ni à justifier ses actes, à travers des projets ou une pensée éducative et politique,

Ceci semble vérifier l’impression des acteurs sociaux que les « machines à punir » et à enfermer sont en premier lieu des Chevaux de Troie lancés contre le Social lui même. On fait accepter de piètres mesures, on les impose mais, ce faisant, on fait une brèche dans le socle lui même de la pensée du Social ; pour le dire simlement, les éducateurs, ils sont bien gentils, mais tout ça c’est du baratin. Les gossees, les jeunes et les immigrés ne comprennent au fond qu’un seul langage qui est assez bon pour eux : Tu te tiens à carreaux ou je t’enferme (ou je te renvoie dans « ton » pays, etc.)

En ce qui concerne les centres eux mêmes, tout indique que dans la réalité ils ne seront pas tellement différents de ce qui existe ou a pu exister et que dans la pratique ils se rapprocheront en cours de route imperceptiblement des pratiques ordinaires de la PJJ. Qu’importe, on l’a déjà dit, ce n’est pas cela qui compte pour le législateur, mais plutôt que le discours sécuritaire soit passé.

Donc, il faut s’attendre à de futures nouvelles générations de centres fermés qui viendront prendre acte de la progression du mal être des jeunes (sans jamais tirer les conséquences de l’inadéquation de ce type de réponses) dans la société civile. Ils seront cette fois de plus en plus durs et de plus en plus « d’exception » vis à vis des exigences éducatives communes et acceptées. Ils tendront tout graduellement vers la prison comme modèle. Ce sera le règne de la « dérogation », de l’exception, du cas par cas, d’un côté et de la dérive de la Justice des mineurs vers le droit commun des adultes d’un autre côté.

Sur le plan de la vie sociale, l’instauration des centres fermés comme unique projet et solution au malaise des jeunes issus des milieux précarisés s’inscrit dans une vision de l’ordre social calqué sur « le panoptique de Bentham », traduisant un sursaut, voire un retour en force de la pensée utilitariste comme morale sociale.

L’idée générale qui se dégage de cette idéologie qui ne se nomme pas est celle de « la transparence d’un seul côté ». Les jeunes issus de milieux défavorisés mais aussi les sans droits, les sans travail, les sans papier, les étrangers vont vivre de plus en plus dans la visibilité : caméras de surveillance, guichets, badges aux entrées y compris de leur immeuble etc.

Par contre, l’accompagnament humain dans un même temps va continuer à décroître. De ce paradoxe du renforcement du contrôle et de la perdition de l’accompagnement humain, l’annonce de la baisse ou de la disparition des surveillants dans les collèges au moment où on promet des caméras et des portillons électriques, en témoigne

Sur cette conjonction de volonté de faire vivre dans la transparence les classes dangereuses tout en privant les individus et les groûpes d’accompagnement humain, on est dans une logique libérale avancée qui a déjà fait « ses preuves » (et surtout la preuve de la solitude sociale qui en découle), notamment dans les transports en commun (disparition du personnel de quai dans les trains, etc.)

Nul doute que petit à petit, non pas les centres fermés eux seuls, mais l’accompagnement éducatif de l’enfance à protéger va aussi connaître cette dérive : baisse de l’accompagnement, déqualification de cet accompagnement, montée de la surveillance notamment par moyens électroniques (bracelets de sécurité, caméras de surveillance) et double mouvement : renvoi du milieu avec surveillance pénalisante pour le groupe des enfants considérés comme les moins dangereux ; enfermement brut et nu des autres (en en faisant payer les frais dans tous les cas par les familles. Voir à ce sujet le film prémonitoire quoiqu’ancien, « Brazil » de T. Guillian).

Comment résister ? Pour résister à cette logique d’enfermements de groupes et de blocs entiers de la population française, retranchés purement et simplement de la vraie vie sociale, citoyenne et de la possibilité de conduire leur vie, le travail social est dans une position maîtresse ; l’énergie de la résistance naîtra de plus en plus des pratiques des acteurs sociaux et éducatifs citoyens qui auront fait le choix de s’engager auprès des populations les plus en difficulté.

Probablement, les pratiques les plus capables de produire une résistance efficace pour protéger les groupes et les collectivités seront du type « travail social avec les groupes » et se donneront comme objectif de permettre l’accès au contrôle et à la participation des institutions éducatives ou sociales par les usagers et leur environnement, directement.


Notes

[1] Association Intermèdes - http://assoc.intermedes.free.fr/.




Pour citer cet article :

Laurent OTT - « Centres fermés, le risque d’une victoire idéologique » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - décembre 2002.