samedi 15 février 2003



minuscules

Charles SÉGALEN





Un débat s’est engagé sur OASIS à propos de la participation des cadres à la réflexion sur les enjeux du social, au regard notamment de leur absence de réaction à l’appel de 789 sur leur forum. Je vous livre quelques réflexions à ce sujet.


Le nombre des cadres signataires de l’appel des Etats Généraux du Social est, pour l’heure, aussi (peu) important que celui du reste de la profession. Ce « peu » est à l’image d’une profession, de toujours atomisée mais qui se trouve aujourd’hui, plutôt, pulvérisée, voire « insecticisée ». Par les apôtres de cette « secte » qu’est l’individualisation des problématiques. L’attrape-mouche. Il ne manque pas d’adeptes, en effet, au sein même de la profession pour prêcher, au nom de l’usager, pour son bien - son salut - que la somme des intérêts individuels pourrait désormais se substituer à l’intérêt général.

Et d’y aller, qui de sa « démocratie locale », qui de sa « contractualisation », qui de son « droit des usagers », qui de son travail de « proximité », qui de sa « parentalité », etc. Notions en soi louables mais qui, dans ce contexte de déficit de démocratie tout court (quand les conditions de vie des gens en viennent à dépendre plus d’actionnaires que d’électeurs), d’abandon du contrat social fondement du pacte républicain, de déficit autrement dit d’autorité publique (ce qui, en contrepartie d’exiger, ’’autorise’’), de volonté dès lors de faire considérer les dépenses publiques comme un luxe, un frein à l’économie de marché, d’ignorer par conséquent les besoins des publics en difficultés et prétendre, dans cette proximité ou cette parentalité, leur faire porter généreusement la responsabilité de leur sort pour, au final, attendre d’eux davantage d’engagement dans la cité ou d’« actions collectives » que les institutions elles-mêmes.

Moins il y a d’obligations de la collectivité envers l’individu - le service public - , plus il y a d’obligation d’individu à individu - le marché. Le credo de l’idéologie libérale.

La question première de ces états généraux est donc de savoir qui, de l’intérieur et en premier lieu, tient l’atomiseur, ce producteur de gaz à effet de serre institutionnel, soporifique ou, comme dit Jean-Pierre Lebrun « sujeticide » - je préfère « sujetiphobe ».Qui actionne cette multitude de pompes à vide, et comment ?

Ce qui est observable c’est qu’aussitôt interrogé le politique de l’institution, c’est-à-dire son rapport au(x) politique(s), et même avant - comme il en va désormais du concept de « guerre préventive » [1] - ces pompes se mettent automatiquement en activité, comme une sorte de réflexe de survie, ’’mutisant’’, autant du reste pour le professionnel que pour l’usager. Places qui sont d’ailleurs de plus en plus difficiles à distinguer quant à savoir lequel est le plus en souffrance, comme on le dit de l’objet en panne de destination.

Ces Maîtres du silence - « ce silence porteur de l’inépuisable énergie de Thanatos » (Rouzel) - qui sont-ils ? Qu’avons-nous à nous prétendre instrumentalisés par le politique, ce qui n’est pas faux, alors que, préalablement, ces pompes à vide institutionnelles font dans l’auto-intrumentalisation ?Il est vain, si celles-ci ne sont pas identifiées, désactivées, de prétendre aller en coeur, à l’extérieur, interroger le politique.

Le cadre tient sans nul doute un bout du manche, mais pas seul. On a aussi (cf. les débats « 789 les Etats Généraux » ou « l’être et le néant des cadres » sur OASIS) les cadres qu’on mérite. C’est seulement « Quand le disciple est prêt [que] le maître arrive » (Lao Tseu).

Jean Baudrillard, dans son article « La violence de la mondialisation » (Le Monde diplomatique, novembre 2002) explique que le déni - remarquable pompe à vide - ne sert qu’à masquer l’impuissance caractéristique de cette société libérale « avancée ».

Mais entre le constat et la revendication d’impuissance - Thanatos à l’oeuvre - il y a une marge, un fossé même. « Entre l’expérience concrète de la vie ordinaire sur notre planète et les récits publics conçus pour donner un sens à cette vie [institutionnelle notamment], le fossé, le gouffre, sont aujourd’hui bel et bien béants. C’est là-dedans que réside la désolation bien davantage que dans les faits » (John Berger, « Regarder le malheur en face », le Monde diplomatique, décembre 2001).

Christian de Brie (« Sur les chantiers de la démolition sociale », le Monde diplomatique, février 2003) fait l’inventaire du sacrifice du social en cours sur l’autel du Marché. Deux pleines pages passant en revue les ’’casses’’ de la protection sociale, à l’exception... de notre champ d’activité !

Quelle propension à se faire ignorer !

Je viens de tomber par hasard sur un article du Monde du 26.10.02, « Le parcours chaotique des enfants placés », qui vient à nouveau (après la campagne de presse en 2001, notamment dans Libération) faire passer le dispositif de protection de l’enfance pour malfaisant et, ce, de la bouche même des professionnels interviewés, littéralement, ici encore, « insecticisés ». Il n’y a guère que la présidente de Fil d’Ariane (association de parents d’enfants placés) - un comble ! - pour en dire quelque bien.

Quefait diable la profession à tant revendiquer son impuissance ou son indigence. A tant faire dans l’autocritique plutôt que la critique sociale. Ou l’hallucination à l’envers : on n’a rien vu, rien lu, rien entendu dire. A tant vouloir absorber en son sein les tensions sociales - davantage aujourd’hui sociétales - permettant qu’il en soit fait l’économie dans le débat public. Vocation ’’comblante’’ ? Retour aux dames d’oeuvres, laïcisées et aux allures cette foi de dames pipi qui veillent à ce que les lieux institutionnels restent aussi propres qu’on les avait trouvés ?

C’est pour cela que la présence du cadre, de chacun, aux Etats Généraux du Social, s’il ne tire pas d’enseignement aujourd’hui, dans chaque institution, de ce silence ou de ces prudences mondaines dans lesquels - d’avant le gouvernement actuel - son institution trempe, s’il demeure aussi contemplatif, hypothéquera de fait et par avance toute parole qu’il entendrait tenir ultérieurement. Ce silence d’hier comme celui d’aujourd’hui, ce déni des réalités, cet évitement des responsabilités aurait, en effet, tout l’allure d’un négationnisme avant l’heure.

Nous avons davantage besoin, comme dit Touraine, d’une théorie de la liberté, du dégagement, que d’une théorie de l’engagement.

C’est pour cela aussi qu’il convient d’écrire les états généraux du social en minuscules, c’est-à-dire les faire exister dans chaque institution avant de pouvoir les écrire dans quelque lieu en majuscules.


Notes

[1] « Guerre préventive » qui a du reste, en Irak, exactement la même fonction de non-interrogation, de « mutisation » de cette politique « nécrolibérale » - la lutte de tous contre tous - cette idéologie de gagnants qui véhicule l’institutionnalisation, par défaut, d’une société de perdants, terreau de la violence comme du terrorisme qu’elle est censée combattre.




Pour citer cet article :

Charles SÉGALEN - « minuscules » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - février 2003.