jeudi 5 juin 2003



La parole de l’Enfant et l’Ethique Professionnelle

Allain HOUARD





"A tant avoir dit que l’enfant, que l’enfance c’était quelque chose on a posé mille questions mais perdu les réponses..."


En service depuis 34 ans j’ai écouté les Enfants accueillis, placés, abandonnés, certes, mais ai-je tout entendu ?

J’ai entendu, mais ai-je tout compris ?

Mais fallait-il comprendre tout ? Mais fallait-il entendre tout ? Mais fallait-il écouter tout ? Mais fallait-il voir tout ?

Car sans spécialisation particulière j’ai découvert étant resté longtemps aux mêmes endroits, avec les mêmes gens, que les paroles " fixées " ont généralement pour règle, en définitive, de fixer les gens qui les ont énoncées et de les emprisonnées dans un espace réduit qui les gèle.

- Le spécialiste de l’écoute peut laisser dérouler les mots,
- L’accompagnateur social payé pour écouter a envie de recueillir la justification de son gain et alors la grande chaîne de la compréhension forcenée veut se dérouler au risque d’atteindre au secret et au sacré de la personne de l’enfant.

J’ai trop vu de séances d’interprétation forcenée dans les institutions pour ne pas en dénoncer aujourd’hui les abus, car, c’est sûr, nous en atteignons à la personne de l’enfant et surtout à sa dimension sacré.

Au niveau de notre niveau, c’est-à-dire celui de l’artisan, celui de l’accompagnateur d’Enfant en chemin de vie et non pas au niveau de celui qui a atteint l’épure et s’est débarrassé de toute malformation d’écoute, nous pouvons quand même nous dire et redire :

La parole de l’enfant est-elle vrai ? Le cri est-il juste ? L’enfant est-il à entendre dans les lieux faits pour l’écouter ? Doit-on souhaiter que l’enfant dise tout ? Quelle valeur a, encore une fois, le mot rapporté ?

Ne doit-on pas faire semblant de ne pas avoir entendu ?

On peut côtoyer l’enfant et l’écouter, l’entendre sans prêter attention, hélas depuis que le mot est devenu : source de rémunération, sujet de discorde des intervenants dans son interprétation, gage de niveau intellectuel du décodeur social On écoute le mot religieusement, on l’assaisonne à sa sauce, on le berce, on le tournicote, on l’amplifie, on le détourne, on l’éteint, on le prédevine, on le peint, on le souhaite, on le pelote, on le garde, on le dégaine, on le poignarde, on le réécoute religieusement, on en fait un ragoût personnel qui n’a rien à voir avec le propos initial.

Au jeu de " ce que tu dis enfant m’intéresse ", l’enfant a distingué son auditoire et , malicieusement, il distille en pastilles verbales des mots que chacun arrange à sa sauce, on déguste avec passion.

J’ai vu des familles entières faire des repas orientés sur un seul objectif : "obliger l’enfant à parler ", on se pâme au moindre mot ce qui aboutit immanquablement à ce que l’enfant parle pour ne rien dire.

J’ai même vu des travailleurs sociaux s’emplir tellement de mots d’enfants qu’ils ne prononçaient, eux, plus rien.

Combien de fois ai-je ouï :

" il me semble avoir entendu… " " ça veut dire quelque chose " " s’il a dit cela ce n’est pas pour rien, ni par hasard ",

et j’ai vu des enfants raconter n’importe quoi pour le plaisir de batailles parentales, de guerres institutionnelles, re repas d’équipe gâché,

j’ai même vu des intervenants inquiets du silence et chercher à tout prix à le rompre.

J’i très peu vu, enfin, d’intervenants s’inquiéter des mots dits par les gestes, les chutes, les mutismes, les délires, les horreurs, les vies éteintes, les vies aberrantes et mutilées.

A tout cela j’invoquerai cependant que dans notre monde de plus en plus désincarné, de moins en moins repérable, de plus en plus fragiles, où toutes les valeurs (porte-manteaux provisoires de nos concepts de base) ont disparu au profit de nombreuses philosophies oiseuses, de fièvre parentales exacerbées.

Il faut sans gratification aucune, oser éduquer, oser s’imposer, oser se confronter, oser interdire, oser limiter, oser écouter.

Ce domaine, ces domaines, berceau de l’identification provisoire nécessaire disparaissent de plus en plus puisque le pédagogue est souhaité dans la brume, sans forme, élastique, translucide, inconsistant, puisque entre éduquer et esclaver entre indiquer et tyranniser, entre obliger et violer les barrières, des limites ont été abolies.

Nous sommes devenus les fascistes et en panique de blocages possibles ou de drames inventables par les parents, les institutions, les politiques, les médias, on ne veut plus oser, on ne peut plus accompagner.

Il y a donc beaucoup d’éducateurs, de pédagogues qui se sont forcés à ne plus rien entendre ni ne rien voir, qui s e sont mutilés des oreilles, des yeux, de la parole et qui , bêtement, s’enlisent. Je vis dirai, enfin, pour ne point vous désoler un peu plus, ce que j’ai entendu, prononcer, hurler :

J’ai entendu " MAMAN " plus que tout " MAMAN ", MAMAN conjugué à tous les temps, à toutes les formes, MAMANS si vous saviez l’empreinte laissée, MAMANS si vous saviez ce que " chaud " veut dire,

J’ai entendu, j’ai vu combien d’enfants gelés aux premiers froids de la vie qui ne se réchauffaient jamais,

J’ai entendu, j’ai vu que certains placements étaient inadaptants car trop luxueux, trop en désaccord avec le réel de demain,

J’ai entendu que l’on va bientôt s’occuper de tout le monde, il faut bien se distraire et puis les secours, c’est utile pour confirmer l’inutilité,

J’ai entendu, " je ne peux pas vivre parce que je ne suis rien ", ainsi dit l’enfant qui n’a rien reçu même pas une gifle, l’enfant de maintenant, l’enfant qui tend ses mains,

J’ai entendu " des placements oui, mais avec une date ",

J’ai entendu " ne nous laisser pas sans rien dire, parlez-nous ",

J’ai entendu " pourquoi sommes nous placés par âge, par niveau, par déficit ",

J’ai entendu que la brutalité reçue enfant se perpétue adulte,

J’ai entendu que les atteintes sexuelles sur mineurs ne se lavaient jamais des traces obscures laissées,

J’ai entendu " donnez nous à faire… ", l’utile est à la porte de la joie d’exister essayons de tout faire pour qu’au moins les enfants entrouvrent cette porte.

J’ai entendu " protégez nous de nos tendances, de nos envies de destruction, de nos desseins obscures ",

J’ai entendu enfin le mot employé par l’enfant comme un bâton de dynamite pour faire sauter tout ce qui l’entoure, le mot violent.

Je crois fondamental ici de dire et redire tout ceci et surtout :

Qu’en laissant l’enfant avec des oui qui tout le temps, sans combat, sans règle, sans limite, sans interdit, on tue le camp de la frustration, de l’échec accepté, du chemin de l’Adulte…

Qu’en faisant croire à l’enfant que tout ce qu’il dit est génial, on en fait un pantin illogique et surtout insupportable.

Sans confrontation de choix, de non, de combat, de victoire, de oui de défaites on détruit, on annule la résistance à l’épreuve, à l’épreuve de la vie. Je crois enfin important de rappeler, à la porte de notre éthique, que notre rôle fondamental est COUTE QUE COUTE d’amener l’enfant à apprendre à accéder au savoir, au connaître pour choisir, donc exister libre.

Je répète le COUTE QUE COUTE est pour moi primordial.

Comme il est essentiel de cultiver les graines du courage, mais la CONSCIENTISATION obligatoire, connaître tout sur tout, gèle le courage car il ne fait pas très chaud quand les rêves sont partis.

La morale professionnelle voudrait que chaque mot, chaque dit, chaque non dit, soient pris en compte dans un service individuel.

CE QUI EST INSTITUTIONNELLEMENT IMPOSSIBLE.

Le groupe crée la servitude et l’intérêt collectif prévaut sur l’intérêt individuel.

Cela étant dit, je suis certain que les Enfants inscrits dans un cadre ont besoin de :

folie créatrice, de responsabilités, d’action, d’actes exceptionnels,

Ils ont besoins de solidifier leurs racines, de quitter quelques instants l’écran.

Ainsi ai-je fait toute ma vie avec les Enfants et j’ai pu alors assister à des extraordinaires exploits, à des poésies construites en forme d’êtres qui atteignant à la complétude sont devenus : maçons, menuisiers jongleurs, cavaliers, meneurs, artistes, poêtes, chanteurs,

et aujourd’hui, passionnées de quelques chose dont en oubli des trous reçus à l’aube de leur vie.

Mais j’ai eu la chance pour se faire d’être entourés de Responsables Départementaux qui m’ont laissé ouverts les grands espaces de la création partagée.

Merci à eux, mais que le monde s’est compliqué depuis que des forces supérieures de jugement se sont arrangées à vouloir pénaliser l’éducation au point d’en faire ou un travers permanent ou une boite à malices.

Enfants, vous êtes perdus depuis qu’on a pris votre Enfance et qu’on l’a assagie.

Allain HOUARD




Pour citer cet article :

Allain HOUARD - « La parole de l’Enfant et l’Ethique Professionnelle » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - juin 2003.