vendredi 5 septembre 2003



Un Café Signes pour une belle rencontre

Joël PLANTET





La langue des signes et celle des mots peuvent-elles se rencontrer ? Pari tenu : à Paris, un centre d’aide par le travail vient de créer un café restaurant mixte, lieu d’intégration pour les personnes malentendantes permettant une vraie rencontre entre deux langages


Pour appeler un serveur malentendant ? Facile : taper du pied pour attirer son attention par les vibrations, utiliser le signal lumineux installé à cet effet à proximité de votre table, agiter la main ou lui tapoter le bras... Puis pour demander une bière, par exemple, abaisser vos deux poings, pouces levés, des épaules à la taille ; pour un sandwich, superposer une main à hauteur de la bouche et une autre plus bas ; pour menu, faire tomber en spirale une main fermée dans l’autre, ouverte ; et pour dire s’il vous plaît, lever la main, pouce replié... Etc. Un lexique de langue des signes française est heureusement disponible pour les clients de ce drôle de Café Signes, premier endroit convivial tenu conjointement par des sourds et des entendants [1]. Vrai bistrot, vrai restaurant, le lieu vous proposera quatre menus préparés par deux personnes sourdes, formées et encadrées par un moniteur d’atelier du Centre d’aide par le travail dont elles proviennent et par un cuisinier professionnel.

En amont, l’architecte, Alain Benrubi, a pensé espace et éclairages en tant que passerelles pour que le signe « puisse être facilement perçu visuellement, sans ambiguïté possible d’interprétation, surtout pour des débutants qui voudraient s’y mettre... » ; de même, une plasticienne et un designer ont concocté une (fort élégante) identité visuelle du Café Signes, qui siglera assiettes, théières, salières etc. Authentique café urbain, donc, avec activités culturelles : outre les prestations de bar et de restauration, le lieu dispose d’un espace cyber-café, et offrira des expositions et soirées à thème une à deux fois par mois, des échanges, de la « poésie sourde » ou du théâtre...

Quelle est la genèse de cette aventure ? L’histoire est jolie, et toute simple : à la fin de l’année 1998, dans le quartier où était installé le CAT, un café avait fermé, et une idée folle avait alors germé dans l’équipe éducative : pourquoi ne pas imaginer un lieu de rencontre ouvert sur le monde entendant ? Pourquoi ne pas donner aux personnes sourdes l’opportunité de mettre en œuvre leurs compétences en situation réelle ? Jusqu’à présent, par exemple, un sourd arrivant de province à Paris n’avait aucun lieu pour échanger, si ce n’est un point de rencontre à la station RER Châtelet-Les Halles...

Mais au-delà de ces considérations solidaires et d’une volonté affichée de briser un ghetto, l’intérêt se conjugue également en termes d’insertion professionnelle : les ouvriers du CAT sont mis en situation de travail réel face à un public, ce qui n’est évidemment pas le cas dans les ateliers internes... À ce propos, des formules souples, entendra-t-on proposer par la représentante du gouvernement, sont à trouver pour les CAT : pourquoi pas celles concernant le temps partiel, ou bien des places de CAT à l’extérieur du CAT (comme ici, en somme) ? Ce mercredi 4 juin à 18 heures, l’avenue Jean Moulin - axe de gros trafic parisien, près de la Porte d’Orléans - est barrée par moult forces de police, présence de politiques et de notables oblige. Déjà, avant le début des réjouissances, un monde fou se presse dans la rue. On peut voir de nombreuses personnes se parler par signes, de près ou de loin. Sur une estrade installée dans la rue, des percussions (Chandanse des sourds) rythment l’ambiance, invitant déjà à la fête. Quelques moments plus tard, accompagnés de leur traduction en langue des signes, les discours d’inauguration se succéderont, rythmés par les applaudissements « sourds » (agiter ses mains en l’air). Le maire du XIVe arrondissement évoque un lieu « géré par des personnes malentendantes et non malentendantes », la représentante de la mairie de Paris « une caisse de résonance par laquelle les personnes sourdes pourront s’affirmer » et Marie-Thérèse Boisseau, secrétaire d’État aux Personnes handicapées, parle d’une belle « histoire de fous »... Puis la fête reprend ses droits : théâtre, danse, poésie...

Dans ce domaine, il reste beaucoup à faire. Un bébé sur mille naît sourd ou malentendant et pourtant, aucun dépistage systématique précoce n’est pensé. Une première expérience va d’ailleurs tenter de pallier cette lacune, dans un premier temps sur deux régions. Dans une autre rubrique, à peine 10 % des émissions télé sont (souvent mal) sous-titrées. D’ici 2005, s’engage la ministre, la moitié des émissions le seront, avec un effort porté sur la qualité. Enfin, sur quatre millions de sourds en France, 80 % sont analphabètes et il reste beaucoup à accomplir dans le domaine de l’éducation et de la culture. Quelques efforts, ici ou là, sont visibles : une salle de spectacles spécialisée dans certains handicaps ouvrira ainsi ses portes dans les prochains mois, dans le Xe arrondissement parisien.


Post-Scriptum

Texte paru dans Lien Social N° 671 du 26 juin 2003



Notes

[1] Café Signes - 33, avenue Jean Moulin - 75014 Paris (Métro Alésia). Tél. 01 45 39 37 40. Web : www.cafesignes.com




Pour citer cet article :

Joël PLANTET - « Un Café Signes pour une belle rencontre » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - septembre 2003.