mardi 25 mai 2004



Les états généraux du social, une innovation militante ?

Philippe STARCK





Article paru dans le n° 116 (mai 2004 : Le destin des innovations) de la revue Informations sociales. Revue éditée par la Caisse nationale des Allocations familiales.


Philippe Starck - En quoi le lancement des états généraux du social est-il innovant ?

Michel Chauvière : En 2004, sept jours seront consacrés aux états généraux du social (entre le 18 et le 24 octobre). L’association [1] porteuse est née à l’automne 2002 d’un appel dénonçant "une violence qu’on ne peut plus cacher". Cet appel visait la maltraitance de tous les usagers qui ne sont pas aidés comme ils devraient l’être et les nombreux dysfonctionnements de notre système de solidarité, ses carences graves. Parmi nous se trouvent des professionnels, des bénévoles, quelques hauts fonctionnaires et des universitaires.

Les professionnels se trouvent au coeur de cette tension, ils sont souvent rendus responsables, alors que leurs conditions de travail sont de plus en plus difficiles. Leur légitimité est remise en question, sans alternative sérieuse. Les bénévoles n’échappent pas à cette tenaille. Etla sur-médiatisation de certaines causes ne suffit pas à régler les problèmes des gens. Les états généraux sont innovants par leur mode d’organisation pour mobiliser à la fois les professionnels, les usagers et les citoyens intéressés. Il faut repartir de ce que les uns et les autres ont à dire, à faire savoir, et pas seulement des analyses globales relatives à la prétendue crise de l’État-providence. Les deux approches sont complémentaires.

P.S. : -Les intéressés peuvent-ils effectivement prendre la parole ?

M.C. : Les états généraux ne sont pas un mouvement, mais une dynamique partagée. Nous comptons sur les relais locaux et sur leur capacité à mobiliser les acteurs autour d’eux à l’occasion de débats, de groupes de travail et autres manifestations collectives. Les regroupements portent sur des sujets très variés : du logement social aux Droits de l’homme, de la formation et de la qualification aux groupes de paroles d’usagers, etc. Par ailleurs, il existe une permanence chaque jeudi après-midi au CEDIAS, un forum sur le site Internet des états généraux [2] qui reçoit des témoignages et des analyses critiques, un café social dans un restaurant du XVIIIe arrondissement à Paris, des séminaires de formation, des articles dans la presse nationale et spécialisée, un "quatre pages" à diffuser très largement...

Ces rencontres, ces écrits sont destinés à encourager un débat démocratique décloisonné : entre professionnels de métiers différents, entre professionnels et bénévoles, entre associations. Parfois, les cultures du social sont extrêmement éloignées les unes des autres. Ce brassage est un gage d’ouverture et de refondation de l’action sociale, notre cadre commun d’action publique.

P.S. : -Est-ce utopique de prétendre associer les usagers ?

M.C. : Les articles 7 à 13 de la loi de janvier 2002 sur l’action sociale sont consacrés aux droits des usagers. Cette avancée est fondamentalement démocratique. Mais comment faire pour que les usagers sortent de la stigmatisation dont ils sont l’objet pour prendre place dans le débat public sans consumérisme ? Comment les intervenants peuvent-ils les aider, les relayer sans se substituer à eux ? Il faut sortir des sentiers battus. Au-delà des outils formels, soyons inventifs et vigilants. Il existe des associations mixtes usagers/professionnels, des groupes de travail avec des usagers, et certaines associations regroupent les laissés-pour- compte des politiques publiques du logement, du travail ou de l’accessibilité.

Au sein de 7.8.9., nous sommes conscients de l’asymétrie des relations entre les professionnels et les usagers, mais décidés à tout faire pour la dépasser. Les états généraux porteront à qui de droit les doléances et propositions de tous ceux que l’avenir du social en actes préoccupe, professionnels comme usagers, comme tout citoyen.

P.S. : Rencontrez-vous des résistances ?

M.C. : Il existe des résistances politiques, qu’il faut traiter par le débat. D’autres témoignent de difficultés de communication et de l’état des mentalités. En interne, nous devons dépasser l’esprit de plainte et de dépréciation pour parvenir à des propositions sérieuses et démocratiques. Ce qui implique de passer à l’écrit, une gageure pour le secteur social !

Il faut aussi dépasser les segmentations par populations, types de problèmes ou territoires, car elles ont opacifié le champ social et ruiné une vue plus politique des enjeux. La décentralisation, loin de les réintroduire à l’échelon local, verse trop dans le traitement technique et les économies de gestion, malgré les efforts et les convictions de nombreux élus. Ceci implique un patient travail de rassemblement, d’analyse et d’abstraction : renouveler le vocabulaire et être capable de traduire ce qui n’est pas compris. Depuis un quart de siècle, les mots les plus éprouvés ont soudain cessé d’être pertinents et d’autres les ont remplacés qui s’usent très vite (déjà l’insécurité se substitue à l’exclusion). Tout cela fait preuve d’une bien faible maîtrise. C’est aussi ce qu’il faut inverser.

En externe, il y a d’autres obstacles. Si les pouvoirs publics connaissent le problème, ils se méfient un peu de nous. Les forces vives du social (associations, groupements professionnels, écoles) hésitent encore sur la stratégie. Ainsi, l’annonce de la régionalisation des formations est aujourd’hui diversement appréciée et certains cherchent surtout à s’adapter pour survivre. Dès lors, l’action collective est freinée. Enfin, nous avons été proches du forum social européen, mais en difficulté pour nous y insérer. On peut parfois se demander si nous parlons des mêmes questions sociales, s’il n’y a pas un refus latent du social en actes et au quotidien.

Nous n’avons pas vocation à devenir un mouvement. L’auto-dissolution de l’association 7.8.9. est aussi à l’ordre du jour, à seule fin que d’autres se saisissent des résultats et prennent le relais. C’est sans doute là l’innovation principale, celle qui donne sens à toutes les autres. .

Propos recueillis par Philippe Starck Éducateur spécialisé, étudiant en maîtrise de sciences de l’éducation et DSTS, Université Paris Xll-Créteil


Post-Scriptum

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Notes

[1] 7.8,9. Vers les états généraux du social s/c CEDIAS Musée social, 5, rue Las-Cases, 75007 Paris. Tél : 01 45 51 66 10.

[2] www.789etatsgenerauxdusocial.com




Pour citer cet article :

Philippe STARCK - « Les états généraux du social, une innovation militante ? » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - mai 2004.