vendredi 4 juin 2004



Mutations sociétales et adaptation au monde

Pascal LE REST





Les jeunes adultes, âgés de vingt à trente ans en 2004, ont intégré dans leur mode de vie le chômage et les 35 heures, le travail précaire et les petits boulots, l’incertitude de vivre au quotidien et la galère des retraites, le sida et les problèmes climatiques, les guerres injustes et l’indifférence généralisée, etc. Ils sont issus de familles composées dans les années 1970. Leurs parents ont évolué avec les effets des événements de Mai 1968. L’univers familial était baigné par l’époque des Trente Glorieuses, faite d’illusions, d’aspirations et de croyances, avant les conséquences des chocs pétroliers.


Ces jeunes adultes ont été malgré tout éduqués dans un monde différent de celui dans lequel grandissent les enfants en 2004, qui évoluent bien plus souvent dans des formes récentes de la famille, reconstituée, éclatée, élargie, recomposée, pacsée, monoparentale, traversées par moult difficultés socio-économiques, ce que les indicateurs de l’INSEE martèlent sans guère d’échos médiatiques. Les formes de socialisation anciennes assurées par l’église catholique avec ses rites (messes, initiations, fêtes, etc.), par le syndicalisme, par le militantisme politique, par le bénévolat associatif de nature culturelle, sportive, artistique, se sont effilochées au cours du temps et ont parfois même, dans certains cas, disparu de l’espace public, pour réapparaître sous d’autres formes telles les messes télévisées et l’omniprésence du pape dans les médias mondiaux, des délégations diverses, des présences et des représentations par votes interposés, des dons donnant lieu à des défiscalisations. Les formes de socialisation anciennes reposaient sur du contact humain, des échanges et des rapports physiques, des ritualisations diverses et non triangulées par des objets. Les nouvelles formes reposent sur les technologies modernes dont la télévision, la micro-informatique, la téléphonie mobile, le réseau internet.

Des années 1970 à 2000, la transformation du monde ancien vers l’avènement du monde technologique a eu d’autres effets, notamment dans les formes du travail et par conséquent de l’emploi. La transformation structurelle de la société française a précipité des catégories socioprofessionnelles entières dans l’ombre ou dans la mort. Des métiers répandus dans la première moitié du XXe siècle ont été décimés : la paysannerie, l’industrie de la pêche, le monde ouvrier dans la sidérurgie et ailleurs, ou encore celui des employés, sont dans une représentation numérique dérisoire au XXIe siècle et quand elles subsistent, les pratiques professionnelles actuelles sont aux antipodes de celles du XXe siècle.

Le monde a changé et les représentations du monde, les plus diverses et contradictoires, ont elles-mêmes muté. La paysannerie, par exemple, en disparaissant progressivement a entraîné avec elle, dans le néant, des manières de considérer les choses, la vie, la mort, les hommes et leurs relations à la terre, à l’espace, au temps, aux objets. On pourrait établir le même constat avec la disparition progressive de l’artisanat rural et des petits métiers du monde rural, des ramasseurs de vieux sacs et de plumes de poules dans les fermes, aux affûteurs d’outils. Le monde a changé en cinquante ans d’une façon spectaculaire ce dont peuvent encore témoigner les personnes de plus de 80 ans, qui d’ailleurs, ont bien des difficultés à comprendre ce nouveau monde technologique.

La transformation du monde se révèle au cœur même des relations de vie contractualisées. Dans les deux ans qui suivent le mariage, en 2004, il y a un divorce sur deux dans les grandes villes françaises (Paris, Marseille, etc.) et un sur trois en province. La proportion des divorces, fabuleusement élevée, est en elle-même un indicateur des tendances actuelles, des comportements d’adaptation au monde technologique. Le monde du travail ne participe pas à la stabilité des couples. La vie de couple en particulier et la vie de famille en général sont des freins à la disponibilité, à la mobilité et à la réussite des entreprises qui exigent plasticité et adaptabilité. L’intégration des valeurs nouvelles, pur produit symbolique mais signifiant puissant, se manifeste dans les manières concrètes de vivre pour les hommes, les femmes et les enfants, au quotidien. Le modèle ancien du couple, qualifié d’ailleurs de traditionnel, par opposition aux autres, est éloigné de ce que l’on vante aujourd’hui, les valeurs libérales. La flexibilité, la souplesse et l’adaptation induisent une manière de considérer le monde, les choses, la vie et de se comporter dans ce monde, d’utiliser les choses et les hommes. Notre monde technologique est celui de la vitesse, des échanges et des connexions rapides, des effets lisibles et visibles. Le village global n’est pas destiné à ceux qui se fixent affectivement, qui réduisent leurs échanges humains, qui se concentrent sur la cellule familiale.

Les supports médiatiques eux-mêmes, dont l’intérêt de la rentabilité oriente les programmations, produisent des discours flagorneurs et mirifiques sur les dernières évolutions de notre monde libéral. Les vieilles traductions, dépassées, désuètes, qui ne font pas vendre, pourtant, peuvent être encore les nôtres mais n’ont plus droit de cité car elles manifestent le vieux monde déjà disparu dans les imaginaires, dans les projections des classes d’âge les plus jeunes. Les valeurs phares de la société industrielle s’effondrent dans le Vieux Continent. À leur place, celles de la société technologique s’érigent, branlantes pour l’heure, mais déjà terriblement fracassantes.


Post-Scriptum

Texte paru dans LIEN SOCIAL N° 701 du 18 mars 2004





Pour citer cet article :

Pascal LE REST - « Mutations sociétales et adaptation au monde » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - juin 2004.