mardi 8 juin 2004



Dérives sécuritaires dans le travail social ?

Joël PLANTET





Sous prétexte de « cerner la nature et le niveau des moyens à débloquer », un conseil général demande aux travailleurs sociaux de fournir des renseignements - nominatifs et fortement intrusifs - sur toute personne rencontrée depuis l’an dernier. Refusant tout fichage, les professionnels se sont mobilisés. Nous avons accompagné une des délégations chez le député


Effervescence dans la Marne. « Vitry : polémique autour d’un fichier », titrait en gras et en une le journal local, L’Union, ce jeudi 3 juin. En effet, depuis que les services départementaux ont lancé cette « enquête » avec fiches à remplir, l’émotion est à son comble à Vitry-le-François. Les items à renseigner par les travailleurs sociaux peuvent poser question : après demandes d’infos sur l’habitat, le nombre de personnes au foyer et les ressources familiales, vient une rubrique Problématiques familiales, dans laquelle il est demandé de cocher des cases telles que santé mentale, alcoolisme ou toxico ; la dernière rubrique, Types de réponses apportées, balaie onze suivis ou orientations, du service social de secteur à la tutelle en passant par les actions éducatives en milieu ouvert, etc.

Déjà à Chambéry, le 16 janvier dernier, une mobilisation avait eu lieu pour des faits analogues ; en mars, plus de dix mille travailleurs sociaux avaient manifesté à Paris contre les menaces que représente l’avant-projet de loi de prévention de la délinquance ; en avril, un questionnaire a été envoyé aux établissements scolaires de Pau, leur enjoignant de mentionner les difficultés des jeunes, nommément cités, issus d’un quartier relégué... En l’occurrence, il se trouve que Vitry-le-François a été désigné - parmi vingt-trois quartiers devenus sites pilotes - par le ministère de l’Intérieur comme laboratoire en regard des dispositifs à envisager dans ce même projet de loi de prévention de la délinquance. Réunissant des organisations de travailleurs sociaux, des syndicalistes et des associations, le collectif unitaire national parle de dénonciation et donne un exemple : « un enfant s’absente souvent de l’école ; nous devons le dénoncer au maire. Les parents seront convoqués afin de suivre un stage de parentalité et devront payer une amende de 750 euros. Est-ce la solution ? »... Il rappelle que nos professions sont fondées sur « une relation de confiance sans jugement dans laquelle l’individu n’est pas suspecté mais au contraire respecté ».

Une entrevue stérile ?

Toute la journée du 3 juin, quelques centaines de manifestants, marnais pour la plupart, vont débattre sur la place centrale, et manifester dans la ville. Trois délégations - chez le député (UDF), chez le maire (UMP), chez la sous-préfète - iront demander quelque explication sur ce genre de pratiques. Ainsi, plusieurs travailleurs sociaux - éducateurs, AS, étudiants en IRTS - et un enseignant spécialisé, certains aux couleurs de leur syndicat (FSU, Sud, FO, CGT) vont tenter, quatre-vingts minutes durant, de convaincre Charles-Amédée de Courson, député, des dangers de cette mise en fiches. Celui-ci botte en touche, évoque un projet (de loi sur la prévention de la délinquance) « qui n’existe pas » puisque non encore soumis à la discussion interministérielle... Mais alors pourquoi, si ce texte est si fantomatique, le conseil général de la Marne entreprend-il un tel fichage ? Certes, répond l’élu en renvoyant la responsabilité sur le directeur des services, cette fiche n’est pas « une invention géniale » et pour tout dire, « cette initiative est une erreur ». La preuve, ces fiches seraient actuellement « bloquées » au centre communal d’action sociale. Le président du conseil général aurait d’ailleurs présenté des excuses sur la méthodologie... tout en ne semblant pas opposé, sur le fond, à ce genre de pratique. Le député estime lui aussi que le caractère individuel de ces fiches n’est pas critiquable en soi, et qu’il ne s’agit pas en l’espèce d’une constitution de fichier.

Les délégataires n’ont pu que réaffirmer leur conviction et leur éthique. Ils ont dénoncé un texte - en l’occurrence celui que laisse de temps en temps poindre le projet de loi - « tueur de travail social ». Ils ont rappelé que la précarité des « cas sociaux » ne se créait pas ex nihilo, mais bien souvent via une société qui exclue ou licencie. Que nous étions sur le chemin de l’amalgame précaire = délinquant... Traités d’idéologues, accusés d’« absence de rigueur », les manifestants se sont vainement (?) heurtés à un parlementaire sachant éluder, et résumant cette affaire, plutôt mal à l’aise, à un épisode maladroit. « Vous étiez là pour me faire confirmer un certain nombre d’a priori que vous aviez » fut la dernière phrase du député à la délégation, au bout d’une heure vingt de discussion.

Oui, les travailleurs sociaux ont du mouron à se faire, et les menaces se précisent. Ce ne sont pas de vagues réassurances sur des questions de forme qui évacueront une ambiance de plus en plus sécuritaire. Signe des temps en forme de clin d’œil : un tee-shirt imprimé - Éducateur, pas délateur au recto, Souriez, vous êtes fichés au verso - se fabrique et se vend [1].


Post-Scriptum

Article paru dans LIEN SOCIAL n° 713 du 17 juin 2004



Notes

[1] 6 euros. Tél. 06 20 86 55 99 (Benoît)




Pour citer cet article :

Joël PLANTET - « Dérives sécuritaires dans le travail social ? » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - juin 2004.