dimanche 25 juillet 2004



La cigale, la fourmi et les autres

BESSORA





Ayant chanté tout l’été, je me trouvai fort dépourvue quand la tempêtefut venue. Pas un seul petit morceau de mouche ou de vermisseau.J’allai crier famine chez la fourmi ma voisine, la priant de me prêter quelque grain pour subsister jusqu’à la saison nouvelle : "Je suis sans travail, lui dis-je, et je viens de perdre mon logement, foi d’animal. Aidez-moi je vous en prie car vous êtes assistante sociale n’est-ce pas ?"


La fourmi n’est pas prêteuse, c’est là son moindre défaut.

Vous êtes sans-abri ? De quoi vous plaignez-vous : vous avez la santé.

Au train où vont les choses, je l’aurai bientôt perdue...

Sans doute, me dit la fourmi, mais en attendant, il y avait pire que moi et plus urgent, elle me l’assurait et je voulais bien la croire : Certes, il y a pire madame, les morts par exemple, foi d’animal. Ceux qui ont une sépulture ont bien de la chance, parce qu’il y a pire qu’eux : les cadavres qui pourrissent sur pieds. Et il y a pire encore voyez-vous.

Pardonnez-moi de vous interrompre mais. ..Que faisiez-vous au temps chaud ?

Nuit et jour je chantais dans le métro, ne vous déplaise.

Vous chantiez ? J’en suis fort aise. Eh bien : dansez maintenant !

En partant, je m’excusai de l’avoir dérangée. J’avais honte. Je lui promis de faire des efforts pour m’alcooliser jusqu’à la cirrhose. Alors peut-être pourrait-elle m’assister ? Pour l’heure, elle me recommanda d’aller danser chez le corbeau, du côté de l’office public d’aménagement et de construction sociale.

Maître corbeau, sur un arbre perché, tenait en son bec le bail à loyer d’un appartement vacant. Par l’odeur alléchée, je lui tins à peu près ce langage :

Et bonjour Monsieur du Corbeau. Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau ! Sans mentir ; si votre ramage se rapporte à votre plumage, Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.

A ces mots le corbeau fit grise mine.

Hélas chère Madame, ces bois sont mal fréquentés... Une vraie jungle sociale où les prédateurs font la loi. J’aimerais ouvrir le bec et laisser tomber ma proie mais les consignes par ces temps-ci sont extrêmement strictes. sachez que des règles silencieuses m’interdisent de vous autoriser à signer ce bail. J’ai peur -figurez-vous -de mon supérieur : Nous avons tous peur de nos prédateurs. Ils nous obligent à des résultats très financiers sous peine de nous dévorer : J’entends votre plainte. Votre visage est un livre ouvert sur votre douleur. Mais je n’ai pas le temps de le lire. Allez-vous en s’il vous plaît. Et de grâce, si vous avez dans l’idée de mourir ; faites-je loin de moi et proprement je vous en prie. Bon courage ! Et bon vent !

Honteuse et confuse, je m’en allai, jurant, mais un peu tard, qu’on ne m’y prendrait plus.

Par un petit matin glacé, je pataugeai dans un bourbier de paperasses à remplir au stylo noir. Alors que je me demandai quel pouvait être le but de ces procédures hormis celui de m’accompagner vers la folie, une âme charitable me prit la main droite : Tu es pauvre ? Je t’apprendrai à le rester.

Elle pratiquait l’art d’accommoder les restes, rebuts de la société dans mon genre. Débordante d’enthousiasme, elle me raconta comment elle avait fait prononcer au Préfet ses voeux de polygamie. Elle l’avait uni à Nestlé, Fleury-Michon et quelques autres comme le roi du Sandwich, dans l’unique but d’assurer mon éducation alimentaire et sociale. Des reufs aux nids, du gratin au poisson sans poisson et toutes sortes de mets à moins d’un euro constitueraient désormais la base de mon alimentation. Elle me dispensa également des conseils hygiéniques : Tu n’oublieras pas de te laver les mains avant de manger et de te tenir correctement à table.

J’appris également qu’un grand couturier acceptait de me prêter des vêtements de sa griffe pour d’hypothétiques entretiens d’embauche, et qu’un repas pourrait m’être offert gratuitement dans un grand restaurant (1 fois-1 seule) pour me récompenser en cas de conduite honorable. Elle envisageait aussi de me faire aider à gérer mon budget.

Quand on vit avec moins de 10 euros par jour ; dit-elle, il faut apprendre à économiser.

Je l’écoutais en silence, étonnée qu’elle me parle comme à un enfant de huit ans sans jamais me demander mon avis : la pauvreté m’avait changée en une espèce d’animal domestique qu’elle se plaisait à dresser. J’étais son cobaye. Elle me déconseilla aussi d’aller voir les fourmis : Les assistantes sociales sont une plaie pour la société, me dit-elle. Elles coûtent un argent fou pour un rendement dérisoire. L’avenir est dans la polygamie de l’état : le plan public-privé. L’insertion par l’emploi coûte trop cher aux patrons, l’insertion par le logement coûte trop cher aux bailleurs. Il est temps d’insérer par les oeufs aux nids.

Je me soumis au plan alimentation insertion. Je préparai mes oeufs avec du lait Nestlé et mon sandwich au poulet avec de la volaille Fleury-Michon en chantant leurs louanges.


Post-Scriptum

Extrait du texte de BESSORA, jeune auteure participant à l’atelier de Théâtre-Forum des États Généraux du Social. Le texte intégral a été lu par le groupe "exclus" de 789 vegs le 4 juin 2004 à /’IRTs Parmentier (Paris 11 e) en introduction d’une séance publique de Théâtre-Forum animée par Arc-en-Ciel devant les participants du séminaire "Droits de l’Homme, usagers et démocratie"

Texte paru dans la REVUE DU MOUVEMENT PAROLES DANS LA CITÉ .Printemps / Été 2004





Pour citer cet article :

BESSORA - « La cigale, la fourmi et les autres » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - juillet 2004.