dimanche 27 mars 2005



Procès d’Angers
De l’usage politique des affaires d’abus sexuels sur enfants


Michèle BECQUEMIN





Le procès d’Angers vient couronner une série d’affaires de mauvais traitements et d’abus sexuels sur enfants qui mettent en cause, souvent concomitamment, et les moeurs des familles défavorisées et les pratiques des services sociaux. Les cas d’inceste, d’abus sexuel et de mauvais traitements sont des drames insupportables qui génèrent toujours beaucoup d’émotion dans l’opinion publique. Or, depuis quelques années, ces affaires prennent de plus en plus d’importance dans les médias, à tel point qu’on se demande si la société est devenue une jungle ou si la théâtralisation de ces drames ne servirait pas d’autres fins que celle du seul intérêt de l’enfant.


Les crimes de ce genre ont malheureusement toujours existé et il est juste que nos sociétés modernes les combattent par la prévention, la police et les condamnations. Ce qui peut paraître surprenant, au moins pour ceux qui connaissent ces questions (les autres ne peuvent être qu’horrifiés), c’est l’acuité et l’envergure avec lesquelles elles s’imposent dans les affaires publiques comme si, au-delà du jugement de justice, il ne fallait pas rater la leçon politique susceptible d’en découler. En effet, ces affaires successives occupent le devant de la scène à un moment où le système de protection de l’enfance est publiquement déclaré en échec, ou en crise.

Le même phénomène d’affaires en série s’est produit outre-Manche avec quelques décennies d’avance. Il donne à réfléchir. Au moment où le Welfare State amorçait son déclin, la mort de la petite Maria Colvell et d’autres drames similaires ont rappelé à l’opinion publique le problème crucial des violences physiques sur mineurs. Ce type de crime était pourtant identifié comme tel depuis le XIXe siècle, mais sa prévention avait été reléguée au second plan par la prévalence des théories psychanalytiques, l’attention des agents médico-sociaux s’étant alors tournée vers les répercussions psychiques des carences de soins maternels. Autour du décès de Maria Colvell, l’élément nouveau dans l’histoire de la protection de l’enfance au Royaume-Uni fut l’accusation faite aux services sociaux et de santé publique d’avoir failli à leur mission.

Ensuite, l’affaire de Cleveland, un comté du nord-est de l’Angleterre, en 1987, eut pour effet d’importer dans le champ de la protection de l’enfance la notion d’abus sexuel, utilisée jusqu’alors dans le vocabulaire féministe. Le scandale de Cleveland eut un retentissement national, il concerna au moins 121 cas d’enfants soupçonnés d’avoir été sexuellement abusés par des parents. Mais les travailleurs sociaux furent mis en cause, non pas pour un éventuel aveuglement, mais, à l’inverse, pour avoir utilisé abusivement le placement immédiat (place of safety order) afin de protéger les enfants. Nombre de parents avaient effectivement contesté les décisions de placement prises sur diagnostic médical. L’enquête menée ensuite par le gouvernement ne put déterminer précisément le nombre d’abus sexuels commis mais il s’ensuivit une profonde réforme de la protection de l’enfance. Les procédures d’enquête sociale et d’accusation furent renforcées par une collaboration plus étroite entre la police, les services sociaux et la justice, incluant des formations communes.

D’autres drames survinrent, notamment, en 1991, celui, très médiatisé et controversé, des îles Okney en Ecosse, où des enfants auraient été abusés sexuellement lors de rites sataniques (un phénomène nouveau d’abord apparu aux Etats-Unis). Sur le banc des suspects : les parents proxénètes et les travailleurs sociaux qui auraient, là encore, placé les enfants, sans preuve suffisante, pour les protéger. Au Royaume-Uni, depuis vingt ans, plus d’une douzaine d’affaires ont été ainsi médiatisées, ayant pour effet de corroborer l’idée d’un échec de la protection de l’enfance.

Entre le Royaume-Uni et la France, les différences sont grandes dans les domaines du droit. En outre, la famille n’y est pas idéalisée de la même manière. Dans les pays anglo-saxons, la philosophie des droits de l’homme influence fortement les pratiques socio-judiciaires. L’enfant y est protégé en tant qu’individu, et de ce fait l’éventuelle rupture de ses liens avec ses parents naturels ne pose pas autant de problèmes qu’en France, où l’idéologie « familialiste », qui a toujours été très forte, s’est substituée au protectionnisme d’Etat à partir des années 70. En revanche, la culture juridique anglo-saxonne engage les personnes à défendre leurs droits, de parents notamment, et donc à contester les décisions des services sociaux. C’est toute la difficulté de la posture des travailleurs sociaux d’outre-Manche, qui peuvent être accusés de n’avoir rien vu, comme pour le cas de Maria Colvell, ou bien blâmés pour avoir placé abusivement les enfants.

Certains parallèles peuvent néanmoins être établis en matière de politique sociale. Avec le recul, on se rend à l’évidence : ces drames et leur médiatisation ont accompagné, voire servi les avancées de l’idéologie néolibérale en donnant une inflexion particulière au travail social (renvoi aux responsabilités parentales, renforcement de la pression morale et du contrôle social ainsi que du système d’accusation-défense, et parallèlement accentuation de la répression de la délinquance juvénile). L’organisation de la pensée collective et des interventions professionnelles autour de certaines représentations des problèmes de l’enfance (comme les mauvais traitements et les abus sexuels) n’est pas si progressiste qu’il y paraît, même si des apports cognitifs nouveaux y contribuent. Depuis deux siècles, c’est surtout dans les populations défavorisées que se forgent les représentations des bourreaux d’enfants et des familles indignes. Dans les deux pays, ces « figures » ont été les repoussoirs de la morale des plus aisés et ont implicitement orienté les politiques d’action publique. La représentation des affaires qui hier valorisaient l’action des services sociaux tend aujourd’hui à la démonter. Les analyses libérales actuelles expliquent même, avec une légèreté déconcertante, que le système de protection n’avait de toute façon pas fait ses preuves ­ autant dire qu’il n’aurait jamais dû exister.

Dans l’affaire d’Angers, la tentation est grande de se focaliser sur le profil des accusés tant ce qu’il ressort des interrogatoires est odieux à entendre. Dans son travail de restitution de la réalité, la presse dresse de façon univoque un portrait sociologique homogène des coupables. C’est la représentation modernisée des indigents débauchés et dangereux du XIXe siècle, désormais organisés en réseaux de parents, rustres, illettrés, sans travail ou peu qualifiés, cyniques et sans remords, violents entre eux, victimes des répétitions générationnelles mais capables de manipuler la justice pour tenter de faire oublier l’ignominie de leur délire sexuel. A travers ce procès transparaît une image infernale de la famille dépravée, soit un revers hideux de la famille idéale à la française, avec femmes proxénètes et hommes dépourvus de conscience et de sentiments paternels, bref, des déviants pris dans la quintessence du mal. L’effroi qu’une telle affaire déclenche n’est pas loin de la panique morale, comme le suggèrent certains commentaires.

En traitant ce drame, le conseil général du Maine-et-Loire doit aussi assumer le passif de la protection de l’enfance : Outreau et son opacité, la mise en cause des services sociaux lors des affaires de l’été 2004, et ce sur fond de tensions générées par les ondes de choc de la décentralisation. Avec un courage certain, il veut favoriser la transparence en autorisant la presse accréditée à s’emparer de ce procès à des fins pédagogiques et de prise de conscience collective, il fait le pari d’un fonctionnement suffisamment bon des services sociaux, médicaux et judiciaires concernés qui se trouvent suspects du simple fait de l’existence du problème. Parallèlement, la justice s’est armée pour être en mesure de résoudre les difficultés d’un si délicat procès. Mais, à trop se concentrer sur les dangers de l’affaire, ne risque-t-on pas, en lui accordant un tel statut, d’en oublier les questions de fond : les causes de l’anomie dans laquelle tombent des îlots de population, les moyens donnés à l’action sociale, à la justice, à l’école, aux services éducatifs et de santé pour prévenir ces problèmes et les traiter lorsqu’ils sont repérés ? L’angoisse d’insécurité civile activée par ce procès peut, en effet, comme au Royaume-Uni, donner lieu à toutes sortes d’interprétations et de réponses éventuellement généralisables ; si on doit en faire un cas d’école, autant ne pas perdre de vue les enjeux sociaux fondamentaux.


Post-Scriptum

Article original de Michèle BECQUEMIN avant sa parution dans Libération.





Pour citer cet article :

Michèle BECQUEMIN - « Procès d’Angers » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - mars 2005.