vendredi 3 juin 2005



Le cinéma dans tous ses états !

Olivier Bailly





Depuis quinze ans, l’opération Un été au ciné/ciné ville favorise l’accès des jeunes aux pratiques cinématographiques par le biais d’ateliers de réalisation de courts-métrages. Quand l’éducation à l’image permet aux adolescents d’évoquer librement leur quotidien


« Les gens qui applaudissent, c’est vraiment des cons ». L’homme qui parle est au bord des larmes. Son logement, comme celui de tant d’autres habitants de cette cité de Vénissieux, vient d’être rasé. On a vidé les appartements, établi un périmètre de sécurité autour des immeubles et, après le compte à rebours précédant l’explosion fatale, les barres se sont tassées sur elles-mêmes, engloutissant dans le sol, tel un navire en perdition, les souvenirs de chacun. Dans la foule des anciens locataires et des badauds, certains se taisent, comme s’ils assistaient à une mise à mort. D’autres applaudissent. D’où le titre - « Ceux qui applaudissent » - du documentaire qui raconte cette histoire et qui fait partie d’une sélection de courts-métrages réunis dans le DVD « Images de ma ville ».
Comme tous les autres films de cette série, il a été entièrement écrit, réalisé et monté hors temps scolaire par des adolescents, dans le cadre de l’opération Un été au ciné/ciné ville, un dispositif qui, outre des ateliers de pratiques cinématographiques encadrés par des réalisateurs, monteurs, preneurs de sons, etc., regroupe d’autres actions (séances de projections en plein-air, séances spéciales ou thématiques en salle, politique de tarification réduite...).
Tout commence en 1991. François Campana, fondateur de l’association Kyrnéa international, organise la Caravane des banlieues en région parisienne. Il s’agit alors d’offrir au public des concerts et des projections cinématographiques gratuites, en plein-air. « Au départ, se souvient Myriam Zemour, déléguée générale de l’association et du dispositif Un été au ciné/ciné ville, cela ne rentrait que dans le cadre d’une politique de prévention vers les jeunes ». Mais François Campana qui « a envie de rencontrer de nouveaux publics, en dehors des circuits officiels », entame des partenariats avec des centaines de cinémas, des travailleurs sociaux, etc. dans la France entière. Près de quinze ans après, le bilan d’Un été au ciné/ciné ville est parlant : missionné, par le Centre national du cinéma (CNC), le Fasild, le ministère de la Culture et de la Communication, celui de la Jeunesse, des sports et de la vie associative et la DIV, le dispositif touche 440 agglomérations, municipalités et communautés de communes, environ 300 salles de cinémas, MJC, associations et maisons de quartier pour un total de 1500 actions concernant environ 250 000 personnes.
Concrètement, un cinéma (une MJC, une association...) qui souhaite monter un atelier de pratique cinématographique avec Kyrnéa, contacte cette dernière (ou le CNC), qui la mettra en relation avec sa coordination régionale (composée d’associations, de structures cinématographiques professionnelles, de cinémas ou encore de fédérations d’éducation populaire) missionnée par la Drac. Cette dernière peut aussi faire une demande auprès de Kyrnéa par l’intermédiaire de son pôle image. À La Courneuve (93) c’est le cinéma municipal L’Étoile qui a porté le projet. « Nous avons collaboré, se souvient Fabienne Henclot, la programmatrice du lieu, avec le service jeunesse de la municipalité et avec les associations qui agissent spécifiquement dans l’environnement des tours, puisque l’opération se déroulait pendant la période de démolition des barres des 4000 [1]. Dans l’atelier étaient présents deux jeunes par association, soit huit adolescents encadrés par un intervenant vidéaste, une personne du cinéma et parfois un animateur d’une des quatre associations ». Le dispositif se situant pendant les vacances, on mesure la difficulté à identifier le public et à le convaincre : « quatre jeunes se sont impliqués jusqu’au bout dans ces ateliers d’une centaine d’heures au total, explique Fabienne Henclot. C’était difficile de les faire venir toutes les semaines, mais à partir du moment où ils sont entrés dedans, c’était gagné. Ce qui est intéressant, c’est que ça venait d’eux : ils ont écrit le scénario, ils n’ont pas effectué le montage, mais ont eu leur mot à dire dessus. Ils ont clairement affirmé ce qu’ils voulaient qu’on montre ou non ». Selon Boujemaa Haki qui dirige la maison de quartier La Villa à Pont-Audemer (27), où existe un atelier vidéo depuis cinq ans, il y a d’autres points positifs « comme le fait de travailler avec des professionnels ». Certains jeunes découvrent ainsi leur vocation, tandis que d’autres, les plus nombreux, une voie qui leur permet de s’exprimer librement. Et aujourd’hui, comment le dispositif évolue-t-il ? : « Les structures ont innové, constate Myriam Zemour. Elles commencent à mettre en place des actions hors de l’été, ou travaillent sur l’ensemble des publics en difficulté : jeunes, familles, prisonniers, hospitalisés. De son côté, Kyrnéa cherche à se développer en tant que centre de ressources qui ne serait pas réservé à nos partenaires actuels. Ce qui nous intéresse, c’est le travail d’éducation à l’image, dans le cadre du dispositif ou en dehors, et pas forcément que ça soit estampillé Ciné/Cinéville. C’est ouvert ».


Post-Scriptum

Texte paru dans LIEN SOCIAL N° 752 du 12 mai 2005



Notes

[1] « 4000 point barre », in le DVD « Images de ma ville »




Pour citer cet article :

Olivier Bailly - « Le cinéma dans tous ses états ! » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - juin 2005.