mercredi 19 décembre 2001



La prévention spécialisée face à la question de l’évaluation

Pascal LE REST





L’efficacité des interventions conduites par la prévention spécialisée est une chose qui interroge des publics très divers.


En premier lieu, les financeurs, c’est-à-dire les collectivités territoriales et les administrations déconcentrées de l’État, ont besoin d’évaluer les résultats obtenus par les équipes d’éducateurs sur le terrain pour justifier de nouveaux financements. En second lieu, les élus, pressés de voir s’atténuer les problèmes de délinquance, de dégradations de biens, d’usages de drogues, désireux que les maux se résolvent comme par enchantement, contraignent ou voudraient contraindre les professionnels et les associations à donner de la lisibilité sur les actions conduites et à quantifier les bénéfices liés aux pratiques. En troisième lieu, les administrateurs des associations cherchent à mesurer la hauteur des engagements sur le terrain et à apprécier l’évolution tangible de ceux-ci dans le temps. En quatrième lieu, les professionnels ressentent la nécessité de porter un regard sensible et critique sur leurs pratiques éducatives pour dépasser certaines positions figées, pour rebondir en fonction de l’évolution du terrain ou pour affiner les actions en cours d’élaboration. En cinquième lieu, les partenaires de terrain, c’est-à-dire les professionnels de l’animation urbaine, les professionnels de la direction de la prévention et de l’action sociale, et en général les professionnels de l’éducation, de la santé, de la jeunesse, ont besoin de connaître les spécificités des techniques de la prévention spécialisée, d’avoir de la visibilité sur les actions conduites et de forger de nouvelles représentations sur les méthodes et les outils utilisés dans les pratiques, ne serait-ce que pour mieux ajuster ou construire des actions partenariales, pertinentes et architecturées. En dernier lieu, les bénéficiaires, eux-mêmes, et ceux qui le sont potentiellement, expriment souvent un sentiment de lassitude, d’incompréhension, de frustration devant l’épreuve de réalité imposée et l’accompagnement dont ils bénéficient avec les éducateurs.

Les attentes des uns et des autres sont très différentes et parfois contradictoires, voire opposées. Pour tenter de répondre à certaines des attentes, les associations produisent habituellement un rapport d’activité annuel qui rend lisible les actions effectivement réalisées, les compétences professionnelles, les pratiques de terrain. Pour autant, cet instrument, cet écrit professionnel ne suffit pas à taire les interrogations. C’est la raison pour laquelle l’idée de l’évaluation se répand et chemine dans les esprits, avance sur ce terrain spécifique du travail social. Cependant, si le projet de l’évaluation est louable et ambitieux, il rencontre des résistances et des réticences qui ne sont pas toutes infondées. Il ne faut en effet pas perdre de vue que ces méthodes, dites d’évaluation, sont héritées de l’industrie et qu’elles s’en inspirent largement. Or, la démarche qualité dans l’industrie vise à une efficacité qui ne peut pas être transferée dans le champ du travail social. La démarche de l’évaluation cherche bien évidemment l’accroissement de l’efficacité des résultats, dans l’industrie comme dans le travail social, mais les moyens d’accroître l’efficacité ne peuvent pas être identifiables, tout comme le but recherché est d’une nature différente. Dans le travail social, et en particulier en prévention spécialisée, l’intention formulée est de participer au changement de la dynamique sociale dans les lieux où l’inadaptation se manifeste. L’efficacité dans les actions conduites se révèle dans la contribution à ce changement opéré ou dans la stabilisation des problématiques avérées.

La démarche de l’évaluation des pratiques éducatives ne résoudra pas l’expression des contradictions auxquelles la prévention spécialisée est confrontée. Il faut qu’elle fasse un premier deuil, celui de résoudre la suspicion qui l’entoure et que produisent les publics qui sont dans l’attente de la lisibilité de ce qu’elle produit. J’ai listé ces publics au début de l’article. La suspicion contient en elle le sentiment de l’inefficacité, de l’inutilité, de l’incompétence. Elle est logique compte tenu de la dynamique socioculturelle, des projets économiques formulés, des priorités établies, du fonctionnement politique et socio-économique, de la lecture des problèmes et des modes de résolutions proposés.

Il demeure que la démarche d’évaluation est impérative afin de mettre en évidence pour les financeurs, les élus, les partenaires, les professionnels et les usagers, la qualité des pratiques éducatives. Elle doit être sous-tendue par une volonté explicative et non justificative, et par conséquent défensive. Si tel est le cas, elle pourrait favoriser la production de nouvelles représentations, sur le mode de structuration de la prévention spécialisée, tant pour les partenaires, les élus, les financeurs que les éducateurs, ou encore les professionnels en formation. Or, cet aspect est fondamental tant les problèmes de recrutement sont dramatiques dans ce secteur du travail social, mal connu, peu valorisé, et pourtant si passionnant, si riche.


Post-Scriptum

Article paru dans la revue LIEN SOCIAL - N° 598 du 22 novembre 2001





Pour citer cet article :

Pascal LE REST - « La prévention spécialisée face à la question de l’évaluation » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - décembre 2001.