lundi 13 février 2006



Jacques Guyomarc’h, mort d’un porteur d’espoir

Michel Lemay





Michel Lemay a bien connu Jacques Guyomarc’h et nous raconte leur première rencontre quand, son bac à peine en poche, il était venu lui faire part de son désir de s’occuper de jeunes en difficulté. Michel Lemay le mit alors à l’épreuve et une belle amitié naquit entre les deux hommes. Hommage à ce pionnier de la rééducation...


Il est difficile de parler d’un homme comme Jacques Guyomarc’h qui a été un ami, un point de références déterminant dans mon orientation professionnelle, un porteur d’espoir pour les enfants et les éducateurs.
Je l’ai connu pour la première fois quand j’avais 16 ans et demi. J’étais allé le voir dans son baraquement à Rennes où il avait son bureau afin de lui dire en bafouillant que j’aimerais travailler pour les jeunes en difficulté. Il avait fait silence, m’avait longuement regardé puis, en me serrant la main, m’avait simplement dit : « Passe ton bac et reviens me voir ». Le lendemain du bac réussi, j’étais retourné auprès de lui sans trop savoir comment il allait m’accueillir. À nouveau, un œil à demi fermé, il m’avait longuement fixé puis avait prononcé des phrases apparemment banales qui avaient valeur pour moi de signaux organisateurs. On pourra sans doute faire des choses ensemble, avait-il dit : « Viens en stage 15 jours dans mon centre et puis on verra ». Dès mon arrivée, il me plaça une pioche dans les mains et me présenta quatre adolescents en me demandant de creuser avec eux le pourtour d’un terrain de sport. Le dernier jour, il me dit simplement : « Tu peux revenir quand tu veux ». Ce fut le départ d’une longue aventure où Jacques m’initia avec Louis Casali aux mystères et aux aléas de la rééducation. Il me fit rencontrer Henri Joubrel, Paul Lelièvre que j’avais déjà admirés jeune adolescent lors d’une sortie scoute à l’ancien Ker Goat nommé alors Le Hinglé. Il m’appuya dans mon projet de faire médecine et, pendant de longues années, je devins son élève puis, plus tard, nous nous mimes au travail ensemble pour créer un CMPP et une école d’éducateurs spécialisés jusqu’au moment où il me fallut lui dire au revoir en raison de ma décision de partir au Canada. Malgré les sentiments qu’il pouvait éprouver à l’égard de cette décision, il n’a jamais tenté de la remettre en cause.
Jacques fut l’un de ces pionniers de l’histoire de la rééducation qu’on ne peut guère décrire tant son engagement, sa disponibilité et sa rigueur faisaient partie intégrante du personnage. Je ne parlerai pas de son œuvre à L’ANEJI [1] et l’AIEJI [2] car d’autres le feront mieux que moi. Ce qu’on sait moins sans doute, c’est que malgré toute la lourdeur de sa tâche, il avait le souci de se perfectionner. Nous avons fait ainsi trois ans de formation en psychodrame, des sessions sur la supervision. Il insistait sur l’importance de lire et de développer une méthodologie de l’éducateur. Il m’envoya aux États-Unis et au Canada avant l’ouverture de l’école d’éducateurs afin d’être au courant des nouveaux développements outre-Atlantique dont je lui avais parlé lors d’un séjour antérieur. Un jour où nous conversions tranquillement, il me dit brusquement : « Tu as de la chance d’écrire, les mots restent mais que deviennent nos actions bien des années plus tard ? » Je peux lui répondre à présent. Les actes que tu as posés Jacques, en étroite relation avec ton épouse, ont été non seulement déterminants pour moi-même, pour tes enfants, les enfants des autres mais aussi les multiples personnes qui ont choisi d’assumer des tâches éducatives. Tu as su avec une force peu commune reconnaître chez les jeunes en difficulté cette étincelle du possible qui a rendu leur vitalité à tant de jeunes êtres humains dont on niait les virtualités en raison de la violence ou de l’étrangeté de leurs comportements. Tu as su bousculer les a priori et permettre l’édification non seulement d’une profession formidable mais de réseaux d’interventions qui se sont peu à peu intégrés dans ce qu’on a appelé à un moment donné la Sauvegarde de l’enfance. Je veux te remercier pour tout. Je ne te dis pas adieu car bien d’autres continuent et continueront dans le chemin que tu as tracé et, par là même, tu es resté près de nous avec ta simplicité, ta rage au cœur quand les choses ne se déroulaient pas comme tu le souhaitais, ton immense désir que le monde dans lequel nous sommes plongés soit un peu moins injuste, ton idéal de vie dont tu parlais peu directement mais que tu savais faire passer par les petites actions de la vie quotidienne.


Post-Scriptum

Texte paru dans LIEN SOCIAL n° 784 du 9 février 2006



Notes

[1] ANEJI : Association nationale des éducateurs de jeunes inadaptés

[2] AIEJI : Association internationale des éducateurs de jeunes inadaptés




Pour citer cet article :

Michel Lemay - « Jacques Guyomarc’h, mort d’un porteur d’espoir » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - février 2006.