jeudi 14 février 2002



Mesurer la violence à l’école ?

Éric DEBARBIEUX






Janvier est arrivé, mois de la violence à l’école. Allez savoir pourquoi : depuis plus de dix ans c’est en janvier que la poussée médiatique sur le phénomène est la plus forte. Après le Père Noël, un besoin de Père Fouettard ? Cette année, on peut s’attendre au pire, avec le brouet électoral qu’on nous sert sur les problèmes de sécurité, de délinquance ou d’incivilités, thèmes sur lesquels on nous promet, on nous assène que se gagnera ou se perdra l’élection présidentielle.

Comme d’habitude, les « sauvageons » seront épinglés, le laxisme des uns - le gouvernement, les parents, les enseignants, la justice - et la décadence de tous seront affirmés. Il n’y a plus de valeurs, plus de République, plus d’État, plus de savoir, plus de règles, plus de respect, plus rien, tout fout le camp. Alors retentiront les appels à l’ordre, à l’État fort, à la ritaline, à la psychiatrie, à la vidéo surveillance, aux moyens, à la prison, aux solutions si simples et de bon sens qu’on ne voit vraiment pas pourquoi on ne les applique pas (un complot gauchiste peut-être ?). Loin de moi l’idée de nier l’importance de la violence dans les établissements scolaires. Loin de moi la pensée de renvoyer les victimes derrière la catégorie insultante du fantasme d’insécurité. Mais que n’allons-nous encore entendre d’excès et de naïvetés qui ne seraient que risibles, si elles n’avaient des conséquences en termes de libertés publiques, de stigmatisation et d’exclusion. Derrière tout cela, il y a un débat sérieux : la violence à l’école augmente-t-elle ? Pour répondre à cette question, le ministère de l’Éducation nationale procède à un recensement des faits de violence dans les établissements scolaires à l’aide d’un logiciel inédit qu’on nous présente comme la merveille en la matière. Sur le plan technique, ce n’est pas faux : le logiciel est remarquablement bien fait. Et alors ? Que ce soit un bel objet lui confère-t-il une quelconque utilité ?

On aura beau jeu de se moquer de ce logiciel « antiviolence ». Que répondre en effet à ceux qui sur le terrain sont les acteurs d’une école qui se vit parfois comme un otage de son environnement, s’ils n’y voient qu’un gadget ? Ne servira-t-il qu’à apaiser la presse à l’assaut du moindre scoop sur le sujet, car la presse veut des chiffres, des chiffres et encore des chiffres : combien de rackets, de vols, de bagarres, de viols, d’armes dans les écoles ? Je le dis tout droit : le scientifique que je suis approuve fortement cette initiative et y voit plusieurs avancées significatives.

Son premier mérite est, sans mauvais jeu de mots, d’être une prise en compte des victimes. Leur reconnaissance officielle n’est pas un allant de soi. Le terrible déni qu’est le « pas-de-vague », a trop souvent tenu lieu de doctrine sur le sujet, pour bouder ou moquer cette tentative appuyée au plus haut niveau. Son deuxième mérite est celui du temps réel. Puisque le relevé doit être fréquent et localisé, on tient là un possible outil de veille et de ciblage des politiques publiques, tant au niveau national que local. En effet une montée des incidents mineurs doit être prise en compte sans attendre, il y a là une prévision de la crise éventuelle. Son troisième mérite est de donner une nouvelle possibilité de connaître l’évolution du phénomène.

Bien sûr tout n’est pas idéal dans le meilleur des mondes possibles, et je ne suis pas béat devant un nouveau jouet quantitatif. Sa plus grande valeur ne sera atteinte que si elle n’est pas un élément isolé des politiques publiques. Pour que les acteurs locaux puissent se servir de ce recensement, il faut que deviennent réellement opératoires des observatoires départementaux de la violence scolaire, capables d’attirer l’attention des partenaires institutionnels sur les réactions nécessaires, immédiates. Cela dépend d’une véritable mobilisation locale et cela ne se fera pas sans une formation globale. Cela implique la continuité de l’État et un véritable projet politique, non politicien.

S’il n’existe nulle part au monde un tel outil permettant une veille en direct, il convient malgré tout d’accepter les limites de ces statistiques : elles ne livreront jamais que l’état de la connaissance institutionnelle du phénomène, de la délinquance signalée. C’est indispensable, et l’on sait que pour une étude des tendances globales ce type d’outil est fiable. Mais il ne pourra comptabiliser la totalité des « victimations » subies, par silence des victimes, par réticence des institutions : il existera toujours un décalage entre la violence signalée et la violence réelle. Il faut également développer les « enquêtes de victimation », demander aux élèves, aux enseignants, de décrire leur réalité face à la violence. Les méthodologies sont au point. On peut s’inspirer des larges enquêtes annuelles menées aux États-Unis, par exemple, le National Crime Victimization Survey qui mesure depuis trente ans l’évolution de la délinquance. Ces enquêtes permettent de mesurer le « chiffre noir », c’est-à-dire le décalage entre la victimation déclarée et la victimation réelle. Elles contribuent, elles aussi, à faire reculer la loi du silence. Ces sources de connaissance, ces sources d’écoute doivent se compléter. Irons-nous jusqu’au bout du désir de savoir manifesté aujourd’hui ?


Post-Scriptum

Article paru dans la revue LIEN SOCIAL - N°605 - 17 janvier 2002





Pour citer cet article :

Éric DEBARBIEUX - « Mesurer la violence à l’école ? » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - février 2002.