mardi 26 février 2002



Victimisation des aînés, une situation préoccupante

Robert CARIO





La place que la société réserve aux aîné(e) s les plus vulnérables est dramatiquement inhumaine. Ce n’est en effet que très exceptionnellement que des suites pénales sont données aux infractions dont elles sont victimes, caractéristiques d’actions ou d’omissions, en provenance d’une personne de confiance, de nature à provoquer des lésions physiques, des traumatismes psychiques ou psychologiques, des préjudices matériels et/ou sociaux graves.


Une telle définition inclut les faits révélés ou non, volontaires ou involontaires, posés par l’aidant naturel (généralement la famille ou des proches) ou les intervenants professionnels de compétences diverses (services de soins, services sociaux, institution judiciaire et auxiliaires de justice notamment).

Les travaux disponibles indiquent en effet qu’en France comme à l’étranger, 4 à 15 % des aînés sont concernés soit, en chiffres bruts, de 600 000 à 2 000 000 de personnes dans notre propre pays (R. Hugonot, 1998). Les victimisations observées, dont près de 75 % ont lieu en famille, attestent souvent de l’inversion des rôles parents/enfants, davantage encore de ceux de dominants et de dominés. La dépendance qui accable l’aîné fait resurgir, comme le souligne Jean-Marc Elchardus (1989), « le conflit oedipien ; sur un mode pathologique, insuffisamment élaboré, ou encore dans cette nouvelle donnée oedipienne que provoque le renversement des dépendances entre générations ». La gravité et la fréquence des négligences ou des maltraitances sont alors étroitement corrélées à la socialisation des intéressés, victimiseur et victimisé, pauvres la plupart du temps aux plans affectif, familial, psycholinguistique, social, culturel et économique notamment. Elles dépendent encore de l’existence de violences antérieures de la part de la personne finalement victimisée (parents ou conjoint maltraitant).

La réelle prise de conscience de la victimisation des aîné(e)s est récente. C’est autour des années 80 que des chercheurs et des professionnels se sont émus des conditions de vie dramatiques dans lesquelles se trouvait une part non négligeable de personnes âgées. Tous dénoncent alors le silence qui entoure de telles inhumaines exactions et proposent des stratégies d’intervention adaptées à la population. Foisonnantes dans le monde anglo-saxon, de telles recherches et pratiques professionnelles ne sont apparues en France qu’au cours des années 90. Le rôle pionnier du professeur Hugonot a conduit à la création, en 1995, du réseau Alma (Allô, maltraitances aux personnes âgées). Des politiques publiques spécifiques tardent néanmoins à se mettre en place, au mépris des rapports officiels et des enquêtes épidémiologiques pourtant incontestables.

Dans le même temps, le vieillissement de la population française s’accentue : en 2011, les personnes âgées de plus de 60 ans seront plus nombreuses que celles de moins de 20 ans (1/3 de la population en 2050). Concernant plus spécifiquement les personnes de plus de 60 ans en perte d’autonomie, dont le nombre est aujourd’hui évalué à 1,3 million - soit environ 10 % de l’ensemble -, elles se répartissent dans les lieux de vie suivants ; 39 % en établissement spécialisé ; 33 % à domicile ; 28 % en famille. Le ministère de la Solidarité considère que 800 000 d’entre elles (dont 270 000 vivent en institution) doivent bénéficier de la nouvelle allocation personnalisée d’autonomie (APA), applicable depuis le 1er janvier 2002.

La situation est donc très préoccupante. Il devient en ce sens urgent d’agir en consolidant notablement l’existant, à deux niveaux bien distincts, afin de juguler les victimisations à l’égard des aînés. Il faut tout d’abord rompre le silence qui entoure de telles pratiques par une sensibilisation généralisée de la population française au phénomène. Il convient ensuite d’apporter un soutien substantiel aux aidants, qu’il s’agisse de la famille, des professionnels intervenant à domicile ou en milieu institutionnel. Il importe notamment d’offrir à tous ces aidants une formation adéquate et des outils performants pour mener à bien, en partenariat renouvelé et élargi, l’approche globale des victimisations dont souffrent les aîné(e)s.

Sans aucun doute, la victimisation des aîné(e)s émerge lentement des préoccupations sociales contemporaines. Cependant, nous ne pouvons plus ignorer l’ampleur et la gravité du phénomène. Et à défaut d’aborder de front et d’urgence les deux aspects précédemment évoqués, il nous faudra - ne nous faudrait-il pas déjà - ajouter à la liste des victimisations subies par les aîné(e)s la violence de la loi, la violence sociétale plus généralement. Pour apparaître plus symbolique et diffuse, elle n’en demeure pas moins dévastatrice par la négation du droit à une vieillesse sereine, au regard de l’insuffisance criante des politiques et actions entreprises.


Post-Scriptum

Article paru dans la revue LIEN SOCIAL - N°608 - Février 2002





Pour citer cet article :

Robert CARIO - « Victimisation des aînés, une situation préoccupante » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - février 2002.