lundi 12 mars 2007



Le poids des mots, le choc des photos...

SSAE





Si ce slogan a fait la renommée d’un hebdomadaire bien connu, il continue à inspirer un des partis pris de notre revue Accueillir : celui de publier des articles qui nous parlent de façon inédite des migrations et de ponctuer ces textes par un reportage photographique qui, parallèlement, nous oblige à voir en face la réalité des migrations aujourd’hui. Voir et entendre l’inédit, tel est l’angle d’attaque de ce numéro : voir ce qui se donne à voir par le témoignage de la photo, révéler ou rendre davantage visible ce qui est dissimulé sous le langage et les mots dans les rapports publics, la propagande ou la communication publiques sur les étrangers, les publications nouvelles, les films récents ou les archives publiques, mettre le projecteur sur ce qui doit rester caché au-delà des photos et des mots, démasquer le mensonge ou les impostures du langage ou des chiffres...


Le reportage photographique du collectif Argos constitue l’article le plus parlant de ce numéro. Car il dit avec force la réalité de la migration en France des mineurs étrangers isolés auxquels est par ailleurs consacré un dossier très nourri, qui se penche notamment sur les causes spécifiques et les conditions de cette migration particulière vers l’Europe. Jean-Pierre Deschamps pointe le caractère peu visible et pourtant bien réel de cette migration, qui met en pleine lumière le durcissement des contrôles et l’imperméabilisation de nos frontières. On y apprend par exemple, grâce à Maria del Mar Bermudez, que les mouvements de mineurs sont mal répertoriés dans les statistiques car les intéressés ne sont généralement pas munis de papiers et ils mentent fréquemment sur leurs origines ou leur âge. Réciproquement, Régis Bigot démasque la ligne de plus grande pente des Etats qu’on ne mettra jamais assez en lumière : maintenir ces mineurs dans la clandestinité lorsqu’ils parviennent à la majorité en leur déniant le droit à des papiers. La puissance de l’image est également au cœur de ses réflexions lorsqu’elle s’interroge sur l’impact des campagnes publiques sur les sans-abri, notant que la mise en scène d’enfants provoque une émotion et un retentissement puissants. En un mot, les photos d’Argos racontent mieux que de longs récits les entretiens glacials, les interventions des accompagnateurs sociaux et des institutions, le rôle irremplaçable joué par les foyers d’accueil, havres de chaleur humaine et remèdes contre la solitude de la rue...

Au chapitre des mots, nous rendons compte dans l’autre dossier de la manière dont les différentes institutions publiques parlent aux étrangers à l’échelon territorial. Malgré quelques réalisations remarquables, d’immenses progrès restent à accomplir. Le SSAE entend poursuivre dans cette voie et aiguillonner dans ce sens..

L’actualité nous conduit aussi à rappeler qu’il est des choses qu’il vaut mieux celer ou soustraire à la curiosité publique. Dans un article vigoureux Jacqueline Ancelin et Marc de Montalembert, en commentant le projet de loi sur la prévention de la délinquance, pointent à juste titre l’immense danger que présente ce texte, notamment pour les familles étrangères. Tournant le dos au respect de la vie privée et élargissant au-delà de ce qui est nécessaire la levée du secret professionnel en matière sociale, ce texte fait écho au profond mouvement de « peopleisation » de la société, de la politique et des médias : comme si approfondir la démocratie signifiait que chacun avait le droit de tout voir et tout entendre. A rebours de cette mode suicidaire pour notre démocratie et de ce voyeurisme généralisé, nous militons fermement pour le maintien d’une déontologie sociale et d’un secret professionnel stricts. Sans son couvert, le travail social versera immanquablement dans le normatif et le répressif. Méritent aussi de rester sinon confidentielles du moins discrètes les démarches de recherche internationale des origines (RIO), pour des raisons parfaitement évoquées par Marie-Paule Guntzburger. A l’opposé, braquer comme nous le propose Jean-Pierre Dintilhac les projecteurs sur les graves manquements à la déontologie commis par les forces de police dans les zones dérobées au regard public que sont les centres de rétention ou les zones d’attente pour mieux scruter comment notre société traite réellement les étrangers et les mineurs revient à pousser un cri d’alarme qu’il nous faut entendre.

Rendre davantage visible l’apport des migrants à l’histoire de France, tel est l’un des principaux objectifs poursuivis par la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI) comme le rappelle Alec G Hargreaves dans son compte rendu du colloque Histoire et immigration : la question coloniale. Dans cet article, il met le doigt sur le poids des mots et de l’histoire, à savoir que la stigmatisation actuelle des allogènes résidant dans nos banlieues fait écho au statut inférieur autrefois attribué aux populations autochtones de nos anciennes colonies. Ce poids des mots et le choc des photos sinon du photographe ou du cameraman constituent également le cœur des propos d’Emmanuelle Sibeud lorsqu’elle commente et analyse les messages cachés du film Indigènes. La caméra cachée est également, nous rapporte Linda Maziz, le médium qui a valu l’exil au journaliste tchadien Ahmat Zéïdane Bichara. Dans son ouvrage Journal d’un réfugié politique, il nous invite à jeter un regard sans complaisance sur une France peu accueillante aux réfugiés, froide et indifférente, qui n’apparaît finalement pas la terre promise tant rêvée. De la même façon, Jean-Michel Belorgey, commentant la publication des articles de Abdelmalek Sayad, insiste sur la condamnation à l’invisibilité et à l’enfermement dans des ghettos qui pèse sur les étrangers. C’est en vue de parler avec des mots plus justes de l’Islam que Véronique Rieffel rend compte du projet de création dans le quartier de la Goutte-d’Or à Paris d’un Institut des cultures musulmanes. Saluons cette initiative prometteuse, qui veut porter sur l’Islam un regard échappant « aux distorsions médiatiques dont les ressorts sont toujours la peur et le spectaculaire ».

Dans un même souci d’exactitude des concepts et du vocabulaire, Christine Garcette nous signale la publication du Nouveau dictionnaire critique d’action sociale qui aidera à « mettre en mots les pratiques de travail social ».

Bonne et stimulante lecture à tous nos lecteurs ! En ce début d’année, j’adresse mes remerciements les plus vifs à notre équipe de rédaction et à tous les auteurs. Je forme mes meilleurs vœux à l’attention de chacun de nos lecteurs, abonnés ou occasionnels. A ces derniers, je rappelle que notre revue a besoin de leur soutien et de leur abonnement.


Post-Scriptum

Article paru dans le dernier numéro d’"Accueillir", la revue du SSAE

Le site du SSAE

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Pour citer cet article :

SSAE - « Le poids des mots, le choc des photos... » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - mars 2007.