lundi 18 février 2008



La France nous a lâchés !
Le sentiment d’injustice chez les jeunes des cités


Eric MARLIÈRE





« Nous, on est des pions, des bicots dans des cages à poules, ils ne savent pas quoi faire de nous » ; « on vit dans un système bien huilé et nous on est un peu les boucs émissaires » ; « on nous a parqués dans des cités dortoirs avec rien. C’est normal qu’à un moment donné on fasse des conneries ». Les témoignages empreints de désespoir, de haine et de révolte sont légions dans cet ouvrage, lequel propose un éclairage sur les dimensions politiques du sentiment d’injustice qui structure la perception du monde chez beaucoup de « jeunes des cités ». A partir de son observation participante menée sur plusieurs terrains en France, et de sa retranscription des discours formels et informels dont il a été témoin, Eric Marlière analyse la nature des propos belliqueux qui animent une partie de ces jeunes. Les relations conflictuelles avec la police, la méfiance à l’égard des travailleurs sociaux et le désenchantement vis-à-vis de l’école singularisent leur rapport aux institutions. Leur conception de la politique est négative et hypercritique : corruption, « toute-puissance » de l’Etat, « forces obscures » (franc-maçonnerie et « sionisme ») forment une sorte de « théorie du complot » dont ils se sentent les premières victimes. La radicalité des discours entendus fait écho au quotidien de ces enfants d’ouvriers qui n’ont plus d’emprise ni sur le présent, ni sur l’avenir. Se sentant déconsidérés et, de surcroît, stigmatisés comme les « nouveaux ennemis de l’intérieur », ils développent un sentiment d’insécurité dans un pays qui a pourtant vu naître la constitution des droits de l’homme et du citoyen. Réalisée sans détour, cette enquête de terrain nous montre de l’ intérieur les représentations sociales véhiculées par ces « jeunes des cités » qui défrayent si souvent la chronique.


« Les motifs des hommes et leurs tendances nous paraissent être, dans la plus grande quantité des cas, entièrement relatifs aux conditions qu’ils occupent dans la société [1] »

« La France nous a lachés »... Voilà une phrase qu’il s’agit de comprendre. Sociologue de terrain, Éric Marlière s’y emploie dans ce livre qui fait suite à sa thèse sur les jeunes des quartiers défavorisés [2]. Disons d’emblée que d’aucuns pourront s’effrayer ou se scandaliser des extraits d’interviews qu’ils y découvriront. Ils réagiront ainsi avec le sens qu’ils donneront eux-mêmes à tels ou tels propos. Autrement dit, ils projetteront leurs propres inquiétudes et représentations. Ils ne comprendrons pas. Comprendre les propos des enquêtes ne signifie pas les justifier, ni même les partager, mais être capable de se mettre à la place des personnes, essayer de voir un peu le monde à travers leur yeux, pour restituer la signification qu’ils donnent aux choses. Ce travail requiert nécessairement une forme d’empathie et surtout une longue écoute, avant de réintroduire une distance d’analyse qui permet d’organiser les propos recueillis et d’en livrer une analyse. Les propos des personnes qu’Éric Marlière a rencontrées dans ses enquêtes de terrain doivent en effet être référés aux contextes de vie de ces mêmes personnes et à l’histoire des groupes sociaux auxquels ils appartiennent. Ceci demande réflexion. Il faut avant tout s’émanciper du présentisme dans lequel le débat public est enfermé à la fois par des médias exclusivement centrés sur « l’actualité », et par des dirigeants politiques qui ont désormais bien compris l’intérêt qu’il y avait à encourager eux-aussi l’amnésie collective pour mieux « vendre » aux électeurs des attitudes et des solutions « nouvelles ». En réalité, il n’y a pas de « scoop » à rechercher dans les résultats de cette enquête. Il s’agit plutôt de découvrir le stade actuel d’un vieux problème, dont Éric Marlière souligne qu’il tend à s’aggraver.

Quel est donc ce problème ? Est-ce l’intégration, la culture, le racisme, le chômage ? Dans une recherche collective sur les émeutes, à laquelle l’auteur a également participé, nous avons proposé de parler d’un « processus de ghettoïsation » éloignant de plus en plus les conditions de vie et les destins des différents groupes sociaux [3]. D’autres sociologues parlent de « séparatisme social [4] ». Les mots importent du reste assez peu. L’essentiel est de s’entendre sur les choses dont on parle.

Dans la recherche collective sur les émeutes, nous avons proposé une définition et une façon d’analyser ce processus de ghettoïsation à deux faces, trop rarement étudiées de concert : l’une, objective, relative aux conditions de vie des habitants et notamment aux difficultés d’insertion socio-économique qui s’imposent massivement à la jeunesse des « cités » ; l’autre, subjective, qui a trait aux représentations que les habitants se forgent d’eux-mêmes, les différents groupes sociaux qui composent la société et de leurs relations.

C’est cette seconde face qu’Éric Marlière explore en détail et avec brio dans ce livre. Il montre en effet à quel point une partie des habitants des quartiers populaires, le plus souvent mais pas toujours nés de parents étrangers, ont le sentiment de vivre en marge du reste de la société. Et il donne notamment à voir les tentatives d’explication et de rationalisation que ces marginaux élaborent pour donner du sens à leur situation, trouver des responsables, voire des coupables, et matérialiser ainsi leur colère, leur désespoir et leur sentiment d’injustice. La police, on le sait, est l’incarnation quotidienne de cette domination et de cette humiliation si fortement ressenties. De l’action des autres agents publics de terrain (enseignants, éducateurs, animateurs), ils ne voient pas l’impuissance, ils ne retiennent que ce que Bourdieu a appelé la violence symbolique. Des responsables politiques, ils ne remarquent souvent que la langue de bois, les mensonges, les cas de corruption, les propos sur « les immigrés » parfois xénophobes et franchement racistes. Dans ce monde perçu comme injuste et cynique, ils se conçoivent comme des victimes, à la fois individuelles et collectives, et accusent ceux qui, selon eux, les oppriment : les puissants, les politiques, les journalistes, les francs-maçons, les juifs... Et ce qui se passe dans d’autres pays, notamment au Moyen-Orient, vient faire écho à leur situation d’exclusion en France ; leurs bourreaux sont alors les Etats-Unis et Israël. Certains élaborent mêmes des théories du complot.

En sommes, à côté d’une sensibilité particulière à la « cause arabe », l’on retrouve dans beaucoup de ces discours les éléments traditionnels de l’histoire des populismes français. Au fil de la lecture, on se dit parfois que si le Front national n’était pas si ouvertement et structurellement un parti « anti-immigré », et, en particulier, « anti-Arabe », s’il avait su capter cette amertume et ces ressentiments comme il a capté ceux d’une partie des anciens ouvriers qui votaient auparavant pour le Parti communiste, il serait depuis longtemps aux commandes de bien des municipalités...

Ainsi, en plus du taux d’échec scolaire, de chômage ou d’inactivité, l’on ne peut comprendre toute une partie des habitants des quartiers populaires sans pratiquer un peu de psychologie collective. Les propos et les actions animées des meilleurs intentions risquent toujours d’échouer s’ils ne tiennent pas compte de cette sorte de victimisation collective ambiante, de la grande colère, du grand désespoir et du très fort besoin de reconnaissance qui l’accompagne ( on lira avec profit la discussion d’ Éric Marlière autour de ces notions). Ces sentiments décribilisent parfois par avance des projets, toujours limités et sectorisés, qui passent aux yeux de certains pour une charité dérisoire, voire humiliante. Ils conduisent les gens à se replier sur eux-mêmes, à rechercher aux marges, en dehors du système, des échappatoires diverses, parfois à sombrer dans la dépression.

A côté du travail primordial sur la scolarisation et sur les conditions de vie socio-économiques qui déterminent les possibilités d’insertion sociale, la lutte contre le processus de ghettoïsation passerait donc aussi par une politique de la reconnaissance qui favoriserait l’insertion morale.

Hélas, à voir notamment les réactions politiques à la vague d’émeutes de l’automne 2005, et encore récemment à celle de Villiers-le-Bel à la fin du mois de novembre 2007, l’on se dit que beaucoup de nos dirigeants éprouvent surtout de la crainte envers les habitants des quartiers populaires, voire parfois du mépris pour ceux qu’ils préféreraient sans doute voir souffrir en silence. Espérons que le livre d’Éric Marlière contribuera à leur ouvrir un peu les yeux sur les conséquences de telles attitudes.

Préface de Laurent Mucchielli


Post-Scriptum

Catalogue Fayard



Notes

[1] M. Halbwachs, Esquisse d’une psychologie des classes ouvrières, Paris, Rivière, 1955, p. 210.

[2] É. Marlière, Jeunes en cité. Diversité des trajectoires ou destin commun ?, Paris, L’Harmattan, 2005.

[3] L. Mucchielli, V. Le Goaziou (dir.), Quand les banlieues brûlent. Retour sur les émeutes de novembre 2005, Paris, La Découverte, 2e éd. Augmentée, 2007.

[4] É. Maurin, Le Ghetto français. Enquête sur le séparatisme social, Paris, Le Seuil, 2004 ; J. Donzelot, Quand la ville se défait, Paris, Le Seuil, 2006.




Pour citer cet article :

Eric MARLIÈRE - « La France nous a lâchés ! » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - février 2008.