lundi 10 mars 2008



Fernand Deligny et ses chemins de traverse

WALPOLE





Pas d’actualité-people pour Fernand Deligny. Il n’est pas dans l’actualité... Mais son travail, sa présence douze ans après sa mort est là, insistante. C’est que Deligny est tout simplement... actuel. [1]


Mais qui est Fernand Deligny ?

Pour dire vite et juste, ce fut le Défenseur des enfants sans défenses, une forte tête et un pionnier du Travail Social. Né en 1913 à Bergues (oui le village du tournage de Bienvenue chez les Ch’tis !), Fernand Deligny est orphelin dès l’âge de quatre ans avec un père disparu à la guerre. En 1934, il découvre l’asile d’Armentières tout proche qui était alors pour beaucoup le pire hôpital psychiatrique de France et qui sera déjà pour lui une expérience inclassable (bien d’autres suivront). En 1936, il ira effectuer son service militaire avant de devenir instituteur à Paris. Il finira par revenir dans le Nord pour occuper un poste d’instituteur spécialisé à ce même hôpital psychiatrique d’Armentières.

Après la guerre, de 1944 à 1946, il participe à l’ouverture d’un foyer contre la délinquance à Lille dont il prend la direction : c’est le Centre d’Observation et de Triage. Là, il supprime les sanctions, laisse aux jeunes une grande liberté, il embauche des éducateurs parmi les populations ouvrières du quartier, il ouvre des ateliers où les jeunes sont rémunérés et il encourage le maximum d’échanges avec l’extérieur.

En 1945, il écrit Graine de crapule, une mince plaquette d’aphorismes et de conseils sans complaisance en direction de ceux qui seraient prêts à embrasser l’impossible et passionnante tâche d’éduquer les Inéducables (on dirait aujourd’hui « La Racaille »). Par exemple : « Trop se pencher sur eux, c’est la meilleure position pour recevoir un coup de pied au derrière. » Cette petite perle que tout éducateur devrait inscrire à son fronton personnel : « Ne sois pas vexé. La vie a beaucoup plus d’expérience que toi ». Ou encore : « T’interdire de punir t’obligera à les occuper. » « Tu n’obtiendras rien de la contrainte. Tu pourras à la rigueur les contraindre à l’immobilité et au silence et, ce résultat durement acquis, tu seras bien avancé. »

De 1947 à 1950, il va fonder et animer à Paris un réseau alternatif, avec le soutien d’Henri Wallon et de Louis Le Guillant. Ce sera la Grande Cordée, expérience qui s’appuiera sur les auberges de jeunesse et qui permettra à des jeunes en difficulté d’échapper aux internats, et à ces mêmes jeunes de faire des séjours d’essai chez des artisans pour y apprendre un métier. Il s’agira de faire en sorte que les « parents se rendent compte que la cause du mal ne se trouve pas dans l’enfant, même s’il ressemble par le nez ou les oreilles à un oncle fou, mais dans tout ce « reste » que les parents subissent : horaire de travail invraisemblable ; hargne de la grand-mère déplantée dans sa cuisine trop petite ; solitude effarée dans les halos des bruits de la Capitale... » Cette expérience sera relatée dans son livre « Les Vagabonds efficaces ».

Pendant cette période, il aura un court flirt avec le Parti Communiste.

A partir de 1953, Fernand Deligny choisit de vivre loin des villes, dans le Vercors, dans l’Allier, toujours à l’écart, en compagnie d’enfants affectés de troubles profonds. Durant une quinzaine d’années, il mettra à l’épreuve ces quelques principes dont il a éprouvé très tôt l’intuition et il s’y tiendra dans ce qu’il appellera ses « Tentatives » : nécessité de faire tomber les murs clos de l’asile, vanité des thérapeutiques « psy » devant nombre de troubles profonds relevant officiellement de la psychiatrie, valeur du travail communautaire et de la vie en réseau. Il écrira tout ça dans « Le Croire et le Craindre », sorte de relevé de ses expériences depuis Armentières. Jusqu’à sa mort, il liera constamment son travail à l’écriture (plus de trente livres) et au Traçage de ses « lignes d’erre », lignes de cartographe qui ouvriront la vie de ces Autistes sur le chemin d’un (im)possible dialogue non-verbal.

Car c’est en 1967, après un bref passage dans la communauté de la Borde (où d’autres cliniciens dissidents regroupés sous la bannière de l’antipsychiatrie, menaient une expérience invoquée par les théoriciens des barricades, en mai 68), que Deligny va s’installer dans les Cévennes, à Monoblet, au lieu-dit Les Graniers. Ce sera dès lors, un lieu de vie dévolu aux enfants autistes. Là où il faut faire deux kilomètres pour avoir une source...

Déjà, à travers toutes ces périodes, il faut noter ses principes déjà en germe :

- Une méfiance vis-à-vis du Verbe (avec une mise à distance de la « Logorrhée » psychanalytique). « A vivre de près avec un autiste, écrira t-il, tu apprendras que le langage peut être plus gênant qu’utile ». Mais ne comprenons pas trop vite : les mots, dont Deligny se méfie tant, joueront toutefois un grand rôle dans la façon dont la petite communauté de Monoblet désignera et modèlera ses propres outils, son espace, définira les principes de son rôle auprès des enfants autistes qu’elle accueille.

- La constatation que les éducateurs les plus efficaces ne sont pas les plus spécialisés.

- Que ce qui est capital pour l’enfant c’est le milieu dont la position agit directement dans l’histoire toute tracée des enfants et que le plus redoutable est l’Institué.

A sa mort, le 18 septembre 1996, ses cendres seront dispersées par les siens le long des lignes d’erre des gamins autistes dont il a partagé le quotidien pendant trente ans.

Rebelle à tout effet de reconnaissance, l’intéressé n’aura jamais convoqué la presse de son vivant. En choisissant les Cévennes pour y vivre et y travailler, il était derechef hors des routes et des autoroutes de l’information. C’est pour cette raison que les journaux ne lui consacreront que quinze pauvres lignes le lendemain de son décès.

Et au hasard, voilà ce qu’en écrivait une de ses proches :

« Deligny c’est le bas-côté bien plus que la marge (qui est un lieu couru), c’est le hors, c’est l’encontre, c’est le vers : pas une miette de sens qui épouse les complaisances du siècle dans lequel il a vécu, ni celles du nôtre désormais, où il continue de vivre sur ce qu’il a nommé le radeau ».

En ces Temps de Bourrasque, de Lois-machettes et de Chasse à l’homme, Deligny reste toujours une petite lumière. Sa lampe a encore un peu d’huile : elle éclaire plus que jamais nos vastes territoires « éducatifs ».


Notes

[1] Notons quand-même : Fernand Deligny. Oeuvres aux Editions l’Arachnéen (2007) sous la collaboration de Sandra Alvarez de Toledo / 3 DVD « Le cinéma de Fernand Deligny » aux Editions Montparnasse / Colloque « L’actualité de Deligny » à Ecully (Rhône) le 8 mars 2008.




Pour citer cet article :

WALPOLE - « Fernand Deligny et ses chemins de traverse » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - mars 2008.