dimanche 5 mai 2002



L’enjeu du travail social d’intérêt collectif

Alain BONNEAUD





« Nous parlions, parfois, dans le groupe, de généralités, de la mondialisation, du fonctionnement de la société etc. ; c’était très théorique, intéressant, mais comment raccrocher cela au terrain ? Je préférais parler des situations qui nous posaient problème, de notre pratique, du terrain ». Ce témoignage cité dans Lien Social du 8 novembre 2001 [1] illustre un des clivages récurrent dans le travail social.


La question du lien entre pratique et théorie (mais est-ce de théorie qu’il s’agit ici ?) rend problématique l’abord d’autres clivages récurrents eux aussi : entre le technique et le politique, le milieu fermé et le milieu ouvert, les professionnels et les bénévoles, etc. En effet, comment se parler pour construire ensemble à partir d’une telle dichotomie induite par la division technique, sociale et hiérarchique du travail héritée de la société industrielle, d’autant plus forte dans un secteur aussi parcellisé que le travail social fondé sur la catégorisation des personnes ?

Cette question me semble pourtant à la base des enjeux actuels du travail social (de sa mutation ?) et de la capacité des travailleurs sociaux à prendre leur place dans la définition de son évolution.

Enjeux présents dans un autre clivage qui oppose les tenants de la prise en charge individuelle dite clinique et ceux de l’approche centrée sur le collectif dite communautaire ou d’intérêt collectif (ISIC) [2], se traduisant aujourd’hui dans une hyper spécialisation d’un coté et le développement social local de l’autre. La Politique de la Ville a pour ambition de réduire cette coupure en prônant la continuité entre l’accompagnement individuel et l’action collective [3]. Or, dans la pratique, force est de constater que ce sont des travailleurs sociaux travaillant sur l’individuel qui ont éprouvé la nécessité d’élargir leur dimension d’action par la prise en compte des personnes dans leur milieu de vie, de leur autonomie et de leur propre capacité d’acteurs ; cela, dans les premiers temps, contre l’institution. Les motivations des travailleurs sociaux promoteurs de ces actions extrêmement diverses (même si limitées) sont elles-mêmes très hétérogènes, ayant néanmoins en commun de marquer une opposition au morcellement du traitement individuel et à la réification de la personne dans son problème ou son handicap. Sont-ils alors des praticiens ou des théoriciens, des professionnels ou des militants ?

Cette dynamique oppositionnelle mettant l’accent sur une certaine liberté d’action des travailleurs sociaux, peut occulter l’effectivité du cadre institutionnel et les effets sur le travail social, ses valeurs et ses représentations, des politiques globales issues de la planification européenne, de la planétarisation du système libéral et de l’hégémonie de l’idéologie du développement fondé sur le mythe de la croissance. Politiques réunies aujourd’hui sous le vocable de développement durable (global, humain, intégré). Or, dans ce cadre, la Politique de la Ville a pour principale fonction de coordonner et d’harmoniser (d’intégrer) l’ensemble des politiques sectorielles : urbaines, économiques, sociales, d’aménagement des territoires et des temps, culturelles, d’éducation, d’insertion, de santé publique et de protection de l’environnement, de sécurité, de prévention, de lutte contre la pauvreté et l’exclusion, de participation des habitants et d’économie solidaire, etc. Pour les situations extrêmes, l’humanitaire et l’urgentisme complètent l’arsenal de la gouvernance planétaire.

Il s’agit bien là du champ d’action du travail social. Et la nouvelle terminologie en vogue traduit l’infiltration de cette idéologie massivement diffusée à partir des années 70 : risque, exclusion, réseau, partenariat, projet, global, transversal, implication, médiationÉ, mais dont la cohérence commence seulement aujourd’hui à se concrétiser. « L’enjeu de la cohésion sociale et des territoires [est] que la mobilisation citoyenne, les initiatives locales, les projets territoriaux participent de l’élaboration et de la mise en Ïuvre d’un projet global de société » [4]. Projet de société qui n’a été discuté nulle part, en tout cas par les citoyens. Même si l’intention est séduisante puisqu’il ne s’agit de rien moins que de « retrouver notre capacité à conduire les transformations de la société au lieu de les subir. »

Ces politiques, qui se traduisent concrètement par des mesures administratives, ont surtout une efficacité pratique à laquelle se confrontent quotidiennement les travailleurs sociaux quels que soient leur terrain d’action et leurs options idéologiques. Relier la pratique de terrain et l’analyse de ses conditions d’exercice (politiques, juridiques, administratives) est un impératif. Exercice d’autant plus difficile que le développement durable récupère sans vergogne les valeurs progressistes qui fondent l’engagement de la majorité des travailleurs sociaux. C’est alors aux finalités de ces politiques qu’il convient de porter attention pour décoder les pratiques : « Les grandes puissances commerciales se sont engagées dans un processus consistant à encourager le commerce mondial et à libéraliser les échanges. » [5] Avec la question : comment un système fondé sur la concurrence et l’appropriation privée des richesses en vue d’une croissance infinie selon le schéma « plus le gâteau que se partagent les riches est gros, plus il y a de miettes pour les pauvres », peut-il générer autre chose que de l’inégalité ?

L’enjeu du travail social d’intérêt collectif (individuel et collectif) repose alors sur la capacité des travailleurs sociaux à réexaminer leurs clivages à l’aune du travail social durable (?).


Post-Scriptum

Article paru dans la revue LIEN SOCIAL - N°610 - 21 février 2002



Notes

[1] N° 596 : La psychanalyse peut-elle aider les travailleurs sociaux ?

[2] Intervention sociale d’intérêt collectif, Conseil supérieur du travail social, oct. 1987.

[3] Rapport Brévan-Picard : Une nouvelle ambition pour les villes, de nouvelles frontières pour les métiers

[4] Préparation du XIe plan - Groupe « cohésion sociale et territoire » - Jean-Paul Delevoye - 1997.

[5] Propositions sur les aspects sociaux du développement durable en prévision du Conseil européen de Göteborg, ministère de l’Emploi et de la Solidarité, 2001.




Pour citer cet article :

Alain BONNEAUD - « L’enjeu du travail social d’intérêt collectif » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - mai 2002.