jeudi 10 avril 2014



Adolescents abusés - Génération nextée par un silence virtuel

Sofia KELAIAIA





On s’est tous entendu dire au moins une fois : « ah mais c’est abusé ! » La notion de l’abus renvoie ici à l’excès et au pouvoir exercé sur autrui. Je fais référence à ces ados que l’on suit dans le cadre de l’AEMO et qui se disent victimes d’un système éducatif inégalitaire1. Leur profil détaille un parcours en ruptures scolaires et sociales, un milieu d’origine modeste auquel s’ajoute un schéma familial carencé par des fonctions parentales fragiles voire défaillantes. Chacun de ses ados me raconte son passage à un collège violent, silencieux, anonyme et repéré comme le lieu de la construction de l’identité sociale.


La culture adolescente [1] définie par Michel FIZE, est devenue une contrainte, un courant qu’il faut suivre pour ne pas être exclu des pairs, et qui marque de plus en plus la séparation avec les adultes. Edgar Morin a ajouté : « Le défi de demain sera peut-être la réconciliation des cultures sociales, dans le respect et la reconnaissance de chacune. »

Concrètement, vers quels modèles s’identifient nos jeunes de 2014 et au-delà ? Les professeurs, le CPE, le surveillant, l’éducateur (...) la liste est longue. J’observe que beaucoup de jeunes font le choix de grandir sur les réseaux sociaux parce que c’est plus swaggui. Ainsi, ils se ritualisent des séquences de leur vie sur un écran qui leur donne le sentiment d’exister. L’un d’entre eux m’a confié : « je mets tout sur facebook je me mets en scène ça montre que j’existe que je suis là ». Une culture adolescente risque de choisir un mode de communication et d’échanges virtuel plutôt que se confronter à une réalité parfois trop difficile à supporter. Les conséquences de ce rapport au monde via l’écran génèrent outre le risque de ne plus s’appartenir, une nouvelle barbarie qui peut causer une forme de harcèlement, particulièrement celui qui sévit dans l’enceinte scolaire. Nous avons tous en tête certaines effractions via les réseaux sociaux entres autres, et les conséquences dramatiques rencontrées suite à cela par certains adolescents déjà bien souvent fragiles [2].

De façon anonyme, chacun viole le vivre ensemble et chacun déverse une poudrière de mots avec à la clef de nombreuses victimes. Le net libère la parole primaire condamnable et blâmable. L’adolescent lambda devient le porte-parole du groupe de pairs et terrorise d’autres jeunes par un raid de l’image, de la violence. Cette expédition punitive contribue à une réelle peine de mort sociale. L’individu est détruit psychologiquement, socialement et scolairement.

L’excès de l’usage des réseaux sociaux, de langage, d’insultes traduit une haine sur internet qui ne laisse plus de répit à l’adolescent. Avant, quand on était victime de harcèlement au collège, le retour à la maison permettait la pause. Et ce n’est plus le cas aujourd’hui. Cette haine fait des appels et annonce des réponses violentes. Ainsi, la différence prend le nom de racisme, d’exclusion, d’homophobie...

Alors qui peut cadrer ? J’entends en entretien un jeune qui me dit : « les gens c’est des rageux ! » dans le sens où le jugement de l’autre prime sur tout le reste. Etre différent du groupe de pairs produit une souffrance indicible et intenable pour l’adolescent au point de choisir de fuir l’obligation scolaire avec les conséquences que beaucoup de parents redoutent : absentéisme, décrochage scolaire, pathologies (trouble de la personnalité en lien avec un environnement social, troubles de l’apprentissage, troubles alimentaires, état dépressif etc.). Ces indices caractérisent la notion de mineurs en danger et peuvent amener le Juge Des Enfants à ordonner une mesure en assistance éducative.

La clinique éducative

Une adolescente - nous l’appellerons Sarah - bénéficie d’une mesure éducative depuis plus d’un an. L’origine de la mesure est une information préoccupante émanant de l’Education nationale pour absentéisme et dont l’état psychique de l’adolescente inquiétait le médecin scolaire. Sarah est en 4ème et a changé trois fois de collège depuis la 6ème. Elle vit seule avec sa mère et entretient une relation conflictuelle avec son père depuis le divorce de ses parents. Ce n’est qu’au bout de deux renouvellements de 6 mois, ordonnés par le magistrat, qu’elle accepte l’accompagnement vers une démarche de soin et une reprise de scolarité. L’objectif est l’insertion sociale et surtout le réinvestissement personnel. Longtemps victime des moqueries des autres jeunes au collège à cause de son surpoids et de son look, Sarah est devenue le bouc émissaire. Certains l’attendaient à la sortie des cours pour lui lancer des insultes et la frapper si elle osait se défendre. Au collège, personne ne dénonce personne et quand les responsables éducatifs sont interpellés, les acteurs sont couverts par les victimes elles-mêmes : c’est la loi du silence. La mère de Sarah a déposé plainte et s’est retournée contre le système éducatif qu’elle juge défaillant. Le collège a bien tenté de stopper l’acharnement vécu par la jeune fille en lui apportant une attention particulière. Malgré ces mesures, Sarah a développé une phobie et a refusé de retourner au collège. Lorsqu’elle se retrouve devant les portes de l’établissement, son malaise ne lui permet plus d’aller au-delà. Actuellement, elle suit une psychothérapie et poursuit une scolarité par le CNED. Ces démarches l’ont laissée plus de trois mois sans scolarité.

Une autre situation, celle d’une adolescente Zoé, 16 ans, qui se dit victime du ralliement de ses camarades, suivait sa scolarité en pointillé. Autrement dit, une information préoccupante de l’Education nationale lui rappelait le retour à l’école. Cette scolarité a laissé Zoé longtemps oisive, addicte de certaines substances, et contestant toute forme d’autorité. Ses parents sont séparés et au gré de ses conflits avec chacun d’eux, elle vit parfois chez son père et jusqu’au prochain conflit, retourne vivre chez sa mère. Lorsque j’ai commencé le travail auprès de l’adolescente et des parents, les tentatives d’inscrire la place de chacun ont malheureusement échoué. Zoé souffre d’un manque de communication avec ses parents, d’un déficit d’autorité, d’une parole éducative. Zoé est une enfant maltraitée psychologiquement par ses deux parents et se sent abandonnée par les adultes qui l’entourent. Elle a une image d’elle assez négative et anormale. Zoé se trouve « moche, grosse » et répète des cercles d’échec scolaire. Elle se retrouve sans projet scolaire sans envie particulière. La première étape a été d’établir la relation éducative avec Zoé et cela a pris du temps. Le temps de susciter une demande de sa part. Nous sommes allés à la Maison des Adolescents où la jeune fille bénéficie d’écoute psychologique mais aussi d’aide médicale. L’accompagnement à l’insertion professionnelle a pu se faire dans un second temps. Les parents ont totalement délégué à l’éducatrice leurs fonctions éducatives. Toutefois, j’insiste pour les tenir informés des différentes démarches entreprises avec leur fille.

Zoé est aujourd’hui en stage professionnel et bénéficie d’une formation de remise à niveau. La jeune fille poursuit son travail thérapeutique et fait le point avec l’éducatrice de son apprentissage précoce vers le monde des adultes.

Cette haine racontée sur les réseaux sociaux a des conséquences sur la personnalité en construction des adolescents. Un numéro national stop harcèlement est en ligne ainsi que la publication du guide de prévention de la cyberviolence des élèves en novembre 2013.

Je pense que nous avons besoins d’inventer dans nos pratiques éducatives une approche de la société où l’image violente - c’est-à-dire une mise à mort sociale par les réseaux sociaux - ne laisse pas de répit aux adolescents. Certes, la situation de Sarah et Zoé n’est pas la même. Nous percevons bien que pour la première, elle se retrouve sans défenses ni protection, en premier lieu dans l’encadrement scolaire, même si sa mère ne restera pas sans rien faire. Là, effectivement le mode de fonctionnement des adolescents qui l’entourent est inacceptable de par la spirale morbide dans laquelle se retrouve Sarah. Quant à Zoé, elle aussi malmenée, elle doit faire face seule sans quelquonque soutien ou investissement de ses parents. Dans ce contexte, c’est l’éducatrice qui viendra à temps lui proposer des solutions.

Ces exemples s’inscrivent eux aussi dans une évolution sociétale branlante dans laquelle le virtuel vient proposer une sorte de refuge imaginaire avec des conséquences d’une brutalité qui finit par se banaliser.


Notes

[1] « Dès lors que l’on a défini la culture adolescente comme un mode de vie spécifique (à nul autre pareil), il faut en préciser à la fois le contexte et les ressorts. Le contexte est pluriel. Le mode de vie adolescent fait en effet une large place aux groupes de pairs, garçons et filles, séparés en début d’adolescence, plus mixés ensuite, en milieu de collège. L’esprit adolescent est d’abord un esprit pluriel. Une manière de prendre ses distances, collectivement, d’avec la famille qui reste lieu d’autorité et de contraintes, même relatives, ou adoucies avec le temps, une manière de s’affirmer avec ses pairs contre une société très dure à leur égard. Michel FIZE, Antimanuel d’adolescence, Montréal, Les Éditions de l’Homme, 2009.

[2] « La structure le micro-lycée de Lieusaint (seine et marne) créée en 2000 s’adresse à des décrocheurs qui souhaitent préparer leur bac et renouer avec leurs études. C’est l’école de la deuxième chance qui répond au plan PEILLON. Raccrocher les jeunes : en 2014 5000 missions de service civique seront réservées aux décrocheurs, les micro-lycées et écoles de la seconde chance seront sollicités. La lutte contre l’absentéisme et l’orientation subie sera intensifiée, le système de notation sera réformée. » Journal 20 minutes paru le 9 janvier 2014 p. 4




Pour citer cet article :

Sofia KELAIAIA - « Adolescents abusés - Génération nextée par un silence virtuel » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - avril 2014.